Son jazz brasse des influences aussi diverses que ses coiffures, son humour et son énergie électrisent les scènes… Nous avons rencontré la pianiste japonaise cet été au Festival d’Aix-en-Provence.

Hiromi © Mitsuru Nishimura
Dans la ville plombée de soleil, ce 10 juillet, nous trouvons refuge dans le cinq-étoiles climatisé où est descendue Hiromi, pianiste emblématique de la scène jazz. Dans quelques heures, elle donnera son premier concert au Grand Théâtre de Provence, dans le cadre du Festival d’Aix-en Provence qui développe, en parallèle des grandes productions d’opéra, une programmation de concerts de jazz. C’est une femme à l’allure enfantine, affable et peu volubile qui nous rejoint dans les salons. Hiromi Uehara, née au Japon, installée aux États-Unis, 45 ans et treize albums au compteur, fait partie des artistes les plus demandées de la scène jazz. Son style des plus éclectiques mêle influences classiques (elle n’hésite pas à revisiter Beethoven ou Debussy), pop, électro, rock… « Je joue juste du piano. Je me définis comme une pianiste. Je n’ai jamais pensé en termes de genre. Ce qui compte, c’est que ce soit beau, peu importe que ce soit du jazz, du rock ou autre chose. » On a du mal à imaginer que le personnage rose bonbon tout droit sorti d’un manga, monté sur ressorts, au sourire perpétuel et à la coiffure électrique (les cheveux dressés sur la tête comme une crête d’iroquois) que nous découvrirons sur scène le soir même est bien la même personne que celle qui se tenait en face de nous quelques heures plus tôt. La pianiste est assurément plus volubile sur scène qu’en entretien.
Mangas et jeux vidéo
Elle sillonne les festivals à l’occasion d’une grande tournée autour de son dernier album, SonicWonderland (2023). Pour ce disque, elle rassemble basse, trompette et batterie tandis qu’elle alterne entre piano acoustique et claviers. Ce projet, c’est avant tout une affaire de rencontres. Notamment avec le bassiste Hadrien Féraud en 2016. « Avec lui, il se passe quelque chose de chimique qui m’a donné envie de jouer davantage en sa compagnie. » Au cours du concert, il a la part belle dans Utopia, un titre qui lui offre une émouvante séquence improvisée, rare moment contemplatif de la soirée. Sans oublier le son chaud du trompettiste Adam O’Farrill ou les embardées rythmiques jubilatoires de Gene Coye.
Si l’influence du funk est à l’œuvre dans ce nouveau projet, ce qui frappe, c’est aussi l’influence des jeux vidéo. Hiromi s’amuse d’ailleurs avec ces codes, dans un clip du titre phare de l’album dans lequel on retrouve son avatar virtuel et qui reprend un graphisme des années 1980. « J’ai grandi au Japon et j’étais entourée d’ordinateurs. Je ne cherche pas à revendiquer une influence. C’est juste que c’est en moi. Un mélange de différents genres et musiques que j’ai entendus. » Le titre SonicWonderland est à l’image de la musicienne dont la fantaisie et l’humour font des ravages sur scène. « L’humour appartient à la musique. Quand je joue, c’est juste une pure joie. J’ai l’impression d’être comme un enfant dans la cour de récréation. » Au-delà de la joie, ce qui transparaît dans ce Grand Théâtre de Provence quasi comble (et au public assez jeune), c’est cette transe presque orgasmique qui habite la pianiste. Elle semble avoir une idée à la seconde, ménage de larges sections improvisées. Sa musique flirte par moments avec le pur divertissement. « Quand je compose, je suis seule. J’écris des idées et je prends des notes de motifs rythmiques, de groove… Quand j’ai le bon ton, je m’installe au piano et j’essaie de construire les fondations de la chanson. L’improvisation représente une part très importante dans ma musique. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas réellement prévoir, très organique, et c’est chaque jour différent », précise-t-elle.
Ce côté débridé, exultant de sa musique, répond à une énergie aussi indomptable que sa curiosité. Impossible de la mettre dans un carcan. Sa discographie déjà le révèle. Entre piano solo, duo avec Chick Corea, musique de mangas… elle explore tous les horizons musicaux. « Depuis que je suis née, je suis quelqu’un de très curieux. Je suis juste mon intuition. J’ai formé un duo avec un harpiste colombien dont j’étais fascinée par le jeu. Je me suis dit : à quoi ça ressemblerait si on jouait ensemble ? Et j’ai commencé à écrire des chansons. J’ai aussi travaillé avec un quatuor à cordes. Je suis fan du son des cordes. Tout dans la vie vient de la curiosité. » Celle qui a commencé la musique à la Yamaha School d’Hamamatsu, sa ville natale (et aussi le berceau de la marque de pianos du même nom) se souvient : « La première fois que j’ai découvert le jazz, j’avais 8 ans. J’ai adoré l’harmonie, l’improvisation. J’ai commencé à jouer les morceaux classiques dans un registre complètement différent. Mon professeur de piano ne m’empêchait pas de prendre ces chemins. J’ai été très chanceuse car elle n’a pas cherché à me restreindre. Elle m’a encouragée, même si elle me disait : “Apprends à jouer le morceau tel qu’il est écrit, après tu pourras commencer à te l’approprier à ta manière”. » C’est au Berklee College of Music de Boston qu’Hiromi poursuit ses classes. Son professeur est un ami d’Ahmad Jamal. Ce dernier décide de produire son premier disque, Another Mind.
Depuis ses débuts il y a plus de vingt ans, celle qui a fusionné toutes les influences possibles dans sa musique assure avoir conservé le même enthousiasme. « Je n’ai jamais éprouvé la moindre lassitude. Je suis aussi excitée de jouer qu’au moment du premier concert de ma carrière. » La preuve en image le soir même, où elle fait pleuvoir sur la scène une énergie tourbillonnante. Au risque parfois de ne pouvoir toujours la suivre dans cette heure et demie de joie débridée.
