Dans l’ouvrage Lettres à Marie, le musicologue et grand spécialiste de Fauré Jean-Michel Nectoux rassemble la correspondance du compositeur entretenue avec son épouse entre 1882 et 1924.

Lettres à Marie
Correspondance de Gabriel Fauré avec son épouse,
éditée par Jean-Michel Nectoux.
éd. Le Passeur
Marie, jeune fille réservée, est la fille du sculpteur Emmanuel Fremiet. Elle épouse Gabriel Fauré en 1883 et lui donnera deux fils, Emmanuel et Philippe. « Artiste en recherche d’elle-même », selon les mots du musicologue, elle se dévouera entièrement à sa famille et laissera derrière elle de nombreuses œuvres picturales inachevées. Ses lettres à elle sont peu nombreuses. Pour Jean-Michel Nectoux, elles auraient été supprimées par leur fils, pour ne pas laisser apparaître les désaccords de plus en plus importants entre les époux.
« L’ensemble de lettres représente la part la plus importante et la plus significative de la correspondance du compositeur, précise-t-il dans l’introduction. Elles furent écrites, pour l’essentiel, durant les trois mois d’été que le musicien, établi à l’hôtel, consacrait à la composition. […] Il partage ces séjours avec sa maîtresse, la pianiste Marguerite Hasselmans, de trente ans plus jeune que le musicien… »
Extrait
Bayreuth, Jeudi matin (6 août1986)
Marie chérie,
Tu ne te souviendras peut-être plus lorsque tu recevras cette lettre de celle que tu m’as écrite et que je reçois à l’instant : tu crois que je vais trouver éblouissants d’intelligence ceux qui m’entourent grâce à l’atmosphère d’intelligence où nous vivons par l’œuvre de Wagner ! Mais c’est tout le contraire ! Je sens que nous nous trouvons réciproquement plus bêtes encore que d’habitude. Nous ne savons pas parler d’autres choses que des représentations, et nous sommes plus inhabiles les uns que les autres à dire ce que nous ressentons ! Nous sommes véritablement abrutis par ces splendeurs et toutes nos discussions, car nous discutons beaucoup, n’aboutissent à rien.
C’est comme la Tétralogie du reste : elle est bourrée d’une philosophie et d’une quantité de symboles qui ne sont que la démonstration de notre misère, de notre néant, sans remède !
Quand c’est fini, on est un peu plus convaincus de l’universel malheur, de la douleur éternelle, et voilà tout ! Tu vois combien c’est gai et entraînant ! C’est, en somme, de la pénitence dans le sens le plus noble, c’est presque de la contrition !
Ma pauvre Marie, je sens bien ce que je voudrais dire mais je ne sais pas le dire !
Si ce n’était risquer de se priver de grandes émotions musicales je souhaiterais volontiers que les œuvres de Wagner fussent interdites partout ailleurs qu’à Bayreuth ! Il faut réellement sortir de la vie habituelle, échapper à la servitude des préoccupations journalières, rentrer dans le rang, devenir troupeau pour comprendre le drame, car en bien des endroits la musique reste obscure ou paraît longue, inutile et lassante si le drame n’est pas compris et ressenti. Tous ces pauvres dieux et déesses traînent à leurs trousses de formidables enseignements et ce conte pour les enfants a des en dedans formidables et des tristesses poignantes. Mais c’est terrible de fatigue. Chaque soir, après les représentations il semble qu’on a fait dix-fois Madeleine-Bastille !
Marie chérie, je réclame de toutes mes forces contre tes lettres si courtes : je t’en prie, écris réellement.
Je te voudrais ici, je ne puis me lasser de le dire. Cela te bouleverserait un peu, mais d’un bon renversement ! À côté il y a heureusement le repos de la magnifique campagne ; la paix des arbres et des beaux horizons ! Et pour retomber sur la terre j’ajouterai que l’on dort très bien et que la nourriture est agréablement française. Mr de Polignac avec sa parfaite éducation et son affectueuse bonne grâce m’a beaucoup demandé de tes nouvelles et beaucoup parlé de grand-père. Winnie idem.
Adieu, Marie chérie, à demain. Je te voudrais, je te voudrais et je t’embrasse ; et je t’aime de tout mon cœur. Mille baisers à Emmanuel et Philippe, mille bien tendres souvenirs à grand-père et grand-mère.
La lettre est reproduite telle qu’elle a été écrite par Fauré, avec ses imperfections orthographiques et syntaxiques.
