Au Théâtre des Bouffes du Nord, les pianistes Vanessa Wagner, Wilhem Latchoumia, David Kadouch et David Violi ont défendu un répertoire exclusivement américain, dominé par l’interprétation rare d’Amériques de Varèse.

Amériques ©Maria Mosconi

De gauche à droite : David Violi, Wilhem Latchoumia, Vanessa Wagner et David Kadouch.
Crédit photos : Maria Mosconi

Avec son aspect de vieux palais italien décati, le Théâtre des Bouffes du Nord paraît entièrement figé dans le temps. Les deux pianos à queue, installés à quelques mètres du public créent un espace d’intimité pour accueillir une programmation tournée vers l’Amérique, loin des repères européens. Alors ce soir, pas de cérémonial, pas de pompe, pas d’apparat. Le public entre encore lorsque David Kadouch s’installe subrepticement au piano pour créer une ambiance sonore en ostinato. Quelques minutes plus tard, l’entrée de David Violi est toute aussi discrète. Les deux pianistes développent l’ostinato dans une berceuse fluide, sans thème, les arpèges de l’un se mêlant à ceux de l’autre. Le ton de la soirée est donné.

Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia interprètent ensuite quatre mouvements écrits pour deux pianos du maître du minimalisme Philip Glass. L’immobilité et le flegme de Vanessa Wagner, pourtant détentrice du thème, s’oppose au caractère sombre et angoissant de la partition, tandis que Wilhem Latchoumia s’engage davantage sur le clavier. Chaque pianiste exécute sa partie, les interactions réduites au minimum comme un jeu d’amants timides. Les accords majeurs du deuxième mouvement détendent l’atmosphère crispée d’un texte innocemment beau, et le plaisir de l’écoute perdure jusqu’à la fin.

Les interprètes se succèdent sur scène comme un groupe d’amis, l’intimité de la salle faisant tomber les codes habituels. Car ce soir, rien de classique : Vanessa Wagner et David Violi poursuivent avec Fast Patterns de Nico Muhly, qui introduit un intrigant décalage entre les deux pianos, sorte de course poursuite jamais résolue laissant place à un enchaînement ininterrompu d’octolets en doubles, révélant tout en légèreté la virtuosité des interprètes. Stupeur avec l’entrée de David Kadouch et d’un Wilhem Latchoumia tout sourire, criant et tapant des mains en introduction de Folkdance de Meredith Monk, qui développe un nouvel ostinato rythmique et dansant.

Tout au long de la soirée, l’Amérique apporte ses expérimentations : la version pour deux pianos de The Arching Path de Christopher Cerrone, si elle emprunte à la rêverie romantique avec des références au Carnaval des animaux de Saint-Saëns ou à la bande son d’Amélie Poulain, frôle l’acoustique. Le piano devient une percussion, l’interprétation évoque un télégraphe, le son semble provenir d’ailleurs, la scène devient un lieu d’imagination et d’abstraction.

Amériques ©Maria Mosconi

En répétition

Varèse défendu avec panache

« C’est toujours un événement lorsque cette pièce est jouée », confie Vanessa Wagner, à l’origine du programme et introduisant Amériques de Varèse. Cette pièce, rarement donnée, a pourtant marqué l’écriture contemporaine au même titre que Le Sacre du printemps de Stravinsky. Composée à l’origine pour un orchestre de plus de 120 musiciens, elle est interprétée dans une transcription du compositeur lui-même pour quatre pianos.

L’exploit de restituer toute la puissance d’une formation symphonique est accompli. La transcription ne reproduit pas la partition originale pour orchestre mais elle donne à l’imaginer, sans qu’aucun effet ne soit un prétexte évocateur. L’interprétation des quatre pianistes est un spectacle. La complicité règne entre Vanessa Wagner et David Kadouch d’un côté, certes plus réservés mais incarnant impérieusement les grondements de la partition, et d’un autre Wilhem Latchoumia et David Violi, qui rappellent un Travolta énergique, chacun dansant et prenant une mesure à bras le corps avant de se retirer pour laisser place à l’autre. On renonce à chercher un thème qui s’interrompt à peine développé pour se concentrer sur la bonne humeur et l’excellence de l’interprétation.
Antoine Sibelle

Théâtre des Bouffes du Nord, lundi 6 mai.