Les deux derniers disques de Simon Zaoui parcourent les horizons fauréens. C’est donc avec passion et érudition que le pianiste évoque la musique du compositeur.

Simon Zaoui nous donne quelques clés pour apprendre à aimer Gabriel Fauré. Tout Fauré ! Derrière le Requiem, la Sicilienne et l’Élegie se cache une œuvre et un homme méconnu avec lequel nous avons rendez-vous en cette année 2024.
Quel est le pitch de la vie de Fauré que vous feriez à un studio de cinéma ?
C’est l’histoire d’un petit garçon rêveur né en Ariège dans une famille de commerçants, parti dès ses 11 ans étudier à Paris pour devenir maître de chapelle et accompagner la messe, qui finira par changer la trajectoire de l’enseignement de la musique en France et devenir l’un des compositeurs majeurs sur la période charnière entre le xixe et le xixe siècle. C’est l’histoire d’une personnalité complexe, discrète, d’un travailleur acharné à contre-courant de son époque dans le processus de création.
Pourquoi Fauré était-il une personnalité particulière parmi les compositeurs de son époque ?
Fauré ne s’est jamais livré de manière autobiographique dans sa musique, à une époque où le romantisme exigeait l’expression des sentiments et des récits personnels. Il n’a jamais illustré sa musique avec des images, sauf dans le mouvement lent de son Deuxième Quatuor avec piano, qui évoque le souvenir des cloches de Cadirac. Il était très discret, peu centré sur son ego, sur sa puissance personnelle. Il n’a jamais manifesté l’intention de révolutionner quoi que ce soit, contrairement à Debussy ! Fauré n’a jamais été intéressé par le fait de faire exploser la forme musicale, en gardant notamment une structure classique. En revanche, il a toujours été intéressé par l’idée de faire une révolution harmonique discrète, par ses œuvres, par son travail. Il écrit notamment à sa femme qu’il « pourlèche » une de ses pièces comme une ourse pourlèche son ourson. Il y a un souci d’exactitude, de précision, c’est un musicien qui travaille énormément pour écrire ce qu’il a au fond de lui, ce qui n’est pas forcément compatible avec une vie mondaine extrêmement intense. Il compose une musique créée dans un contexte bien différent de celui des opéras de Meyerbeer, le public des salons n’étant pas celui des opéras.
On en a parfois pourtant une image académique…
Depuis l’école de Darmstadt et Boulez, on a souvent ce cliché de Fauré comme étant académique et un peu vieillot. Pourtant, je pense que sa musique est au contraire très singulière. Elle n’a peut-être pas créé une école comme celle de Debussy, mais elle a été à l’origine d’une grande part de la modernité. Dire que Fauré représente l’académisme me semble faux. C’est paradoxal, car il a été un grand professeur de composition, puis directeur du Conservatoire de Paris pendant quinze ans. Mais il faut se rappeler qu’il n’a jamais été élève du Conservatoire lui-même. Ce mépris de le voir comme un représentant d’un académisme perdure, alors qu’en réalité il a été formé à l’école Niedermeyer, un enseignement très différent des conventions du Conservatoire de l’époque. Fauré a ainsi échappé à cette musique boursouflée de l’opéra et des bluettes qui étaient omniprésentes à son époque, notamment grâce à sa rencontre avec Saint-Saëns. Cette relation a été décisive et l’a orienté vers des influences plus germaniques, vers la musique de chambre et le piano, plutôt que vers l’opéra dominant à l’époque.
Peut-on identifier des grandes périodes de création dans l’œuvre de Fauré ?
On distingue souvent trois grandes périodes dans l’œuvre de Fauré. La première est marquée par un charme indéniable et un don mélodique extraordinaire. Ce talent ne disparaît pas dans la période centrale, mais c’est à ce moment-là que son goût pour les modulations et les expériences harmoniques prend de l’importance. Puis vient la dernière période, sans laquelle Fauré serait selon moi resté comme un grand compositeur, mais pas comme un génie. Cette phase est caractérisée par un contrepoint harmonique pur, où la mélodie perd sa place dominante. Il s’agit d’une sorte de tissu sonore complexe, où plusieurs voix émergent, se mélangent, puis replongent.
Qui était-il musicalement, au-delà du compositeur ?
Il n’était pas un bon orchestrateur, ou du moins le timbre et la couleur ne l’intéressaient pas spécialement. Il confiait d’ailleurs volontiers l’orchestration de ses musiques de scène à d’autres ! C’était par contre un grand organiste ainsi qu’un pianiste au jeu étonnant pour l’époque, que l’on rapportait comme dépouillé, sec et avec peu de rubato. C’était aussi un grand pédagogue, et le fait qu’il ait eu tant de grands noms dans sa classe n’est pas un hasard. On peut citer Ravel ou Nadia Boulanger, qui deviendra elle-même l’une des plus grandes pédagogues du siècle. On dit que son enseignement était bienveillant, très peu académique, basé sur la confiance dans le pouvoir de création de ses élèves. Le fils de Fauré a d’ailleurs écrit un très beau livre sur son père où il évoque le concept de « confiance fauréenne » (voir ci-contre). Comme professeur, il a été marquant pour ses élèves et a donc grandement aidé à former le XXe siècle musical !
Quels conseils donner à l’auditeur pour aimer Fauré ?
Je dis souvent aux auditeurs qu’il faut s’approcher d’un état d’esprit complètement ouvert, qu’il ne faut pas chercher l’événement mais se laisser glisser. Cela n’est pas forcément dans les habitudes du public. C’est toujours un cliché, mais Jankélévitch décrivait sa musique comme celle de l’inexprimable. Il me semble en effet que cette musique a le pouvoir de nous plonger dans un état de sidération, de méditation, de contemplation et de jubilation comme peu d’autres. Il n’y a bien sûr pas que de la musique douce, l’œuvre de Fauré a mille facettes, et notamment beaucoup de tension et de puissance. La Première Guerre mondiale correspond au moment le plus révolté de sa production musicale. Même s’il en parle peu, il est évident que la monstruosité de la guerre a influencé son œuvre, notamment son 12e Nocturne, un monument avec une conclusion à la Rachmaninov. Il faut aussi explorer toute l’œuvre de Fauré, notamment son plus grand cycle de mélodies, La Chanson d’Ève, ou bien son formidable opéra Pénélope, malheureusement trop rarement joué.
La musique de Fauré est connue pour être assez peu naturelle à déchiffrer pour l’interprète…
Oui, particulièrement celle des quinze dernières années. Les pièces s’ouvrent souvent sur un beau thème plein de belles intentions puis entrent peu à peu dans la complexité harmonique et le contrepoint fauréen, avec des altérations dans tous les sens. Pour l’interprète, il y a des hésitations à chaque accord et très peu de logique harmonique. Quand on se trompe chez Ravel, par exemple, on l’entend ; quand on se trompe chez Fauré, on ne l’entend pas toujours !
Une édition de la musique de Fauré est-elle à privilégier ?
Il subsiste des mystères insolubles dans les partitions de Fauré, notamment certaines notes dont on ne sait pas s’il s’agit d’un sol dièse ou d’un bécarre. Ces hésitations persistent, et tous les enregistrements de Fauré présentent des différences selon les interprètes. Il n’existe donc pas d’édition parfaite, et les originales sont déjà de bonne qualité, sachant que les nouvelles éditions révisées, revues et corrigées apportent aussi leur lot de nouvelles fautes. Plusieurs éditeurs sont en train de faire un gros travail pour rééditer et rendre accessible les mélodies, la musique de chambre et celle pour piano mais, par exemple, le Premier Quintette n’est toujours pas disponible en France en neuf, seulement dans des rééditions d’occasion qui coûtent très cher !
