Nikolaï Lugansky au sommet, Tanguy de Williencourt dans une grande fresque romantique et Alexander Malofeev tonitruant dans Tchaïkiovski. Retour sur les derniers concerts de juillet du festival.

(La Roque d’Anthéron, Bouches du Rhône)

Nikolaï Lugansky Pianiste russe. Festival Roque d'Anthéron ©SDP

Nikolaï Lugansky au Festival de la Roque d’Anthéron.
Crédit photos : SDP

Si le parc du Château de Florans, cœur vibrant du festival de la Roque d’Anthéron a récemment changé de propriétaire – il est depuis 2023 entre les mains d’un fonds de dotation créé à l’initiative de Xavier Moreno, président de l’École Normale de musique et mécène bien identifié du milieu musical classique – c’est toujours le même décor immuable qui nous accueille. Une majestueuse allée de platanes, des Sequoias centenaires, et les cigales qui assurent le folklore dans ce règne végétal. René Martin, directeur artistique depuis la création du festival, est épaulé par un nouveau Président, Jean-Louis Blanc, qui promet de nouveaux développements, notamment dans la gestion à l’année du Parc du Château de Florans.

Mais pour l’heure, rien ne change, avec une soirée qui accueille un fidèle des fidèles, le pianiste Nikolaï Lugansky tout juste sorti de son grand cycle Rachmaninov qui nous a tant bouleversés. On le retrouve pour son nouveau programme de récital : Mendelssohn, Chopin et Wagner. Lugansky est un interprète de première classe. Ses Romances sans Paroles, dont il présente une sélection, sont lumineuses de clarté, d’éloquence. Il dévoile toute la richesse de la polyphonie et son chant si pur rivalise avec celui des cigales particulièrement en verve ce soir-là. Malgré ce contrepoint inattendu, Lugansky ne renonce en rien à sa quête d’absolu. En particulier dans sa 4ème Ballade de Chopin qui ouvre des perspectives musicales inouïes, dans la lignée de Bach, en avance sur Wagner à qui il consacre toute la seconde partie de son récital, avec notamment ses propres (brillantes) transcriptions du Crépuscule des Dieux. Le récital s’achève une grandiose Mort d’Isolde transcrite par Liszt. Avant d’enchaîner une série de bis signés Rachmaninov, rappelant à quel point il est taillé pour cette musique.

Tanguy de Williencourt, le cœur à vif

Le surlendemain, autre décor, autre ambiance. Dans la cour intimiste du musée Granet, le pianiste Tanguy de Williencourt défend un programme aussi redoutable sur le plan émotionnel que digital : la Fantaisie de Schumann et la Sonate en si mineur de Liszt. Une judicieuse association de ces deux chefs-d’œuvre composés à une quinzaine années d’écart et que les compositeurs se sont respectivement dédiés. Interpréter la Fantaisie de Schumann en concert est toujours un pari risqué, avec la terrible coda du 2ème mouvement, un mur digne de la vague de Teahupoo qui risque de submerger à tout instant quiconque voudrait s’y mesurer… Tanguy de Willencourt a trouvé la parade en se jetant dans l’œuvre sans préambule, à corps perdu, sur les applaudissements encore vifs du public, livrant une interprétation qui conjugue intensité et raffinement. Au premier mouvement explosif et fiévreux, répond un troisième mouvement d’une douceur immobile dans laquelle l’interprète semble nous chuchoter à l’oreille que l’espoir est encore permis. S’ensuit une Sonate de Liszt qui coule d’évidence sous les doigts du pianiste, des sol graves ténébreux de l’introduction, aux récitatifs célestes, Tanguy de Williencourt brille dans cette œuvre majuscule du grand piano romantique.

Tanguy de Williencourt au Festival de La Roque d’Anthéron.

« Toutes les tendances du clavier »

Au même moment, sous la gigantesque conque du parc, c’est le duo Grandbrothers qui propose un programme de musique concrète amplifiée. Les instruments sont harnachés de capteurs pour une préparation qui dure plusieurs heures. « C’est de la musique concrète, comme Pierre Henry. Leur travail m’intéresse beaucoup. A la Roque, j’aime présenter toutes les tendances du clavier », précise René Martin (lire notre interview ci-dessous).

Le festival ne se résume pas à un alignement de grands noms du piano. La programmation accueille des interprètes moins connus ou qui font parfois leurs débuts en France. Deux pianistes font parler d’eux cette année, le géorgien, Tsotne Zedginidze, déjà précédé d’une réputation des plus prometteuse (« Mozart est de retour en Allemagne, depuis la Géorgie » a dit Barenboïm), et Sophia Shuya Liu à l’affiche de grandes saisons de concert en France cette année. Ces deux-là ont suivi les classe d’Elisso Virsaladze et Dang Thai Son. On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de présenter des musiciens aussi jeunes, encore dans le giron de l’enfance et les propulser dès un jeune âge dans un circuit international. « Tout ce que j’ai entendu, c’est hallucinant » affirme René Martin au sujet de Sophia Liu. En attendant de découvrir ces deux étoiles montantes du piano, nous avons rendez-vous avec Alexander Malofeev, 22 ans, pianiste russe dont la carrière a déjà pris un essor important en Europe.

Alexander Malofeev au Festival de la Roque d’Anthéron.

Un public enthousiaste pour Malofeev

Ce 31 juillet, il est au côté de Lionel Bringuier et de l’Orchestre Philharmonique de Nice dans le 1er Concerto de Tchaïkovski, véritable pièce de bravoure qui succède à la souriante et gracieuse symphonie italienne de Mendelssohn donnée en première partie. L’œuvre est jouée par Malofeev d’un seul souffle, d’un seul geste, rectiligne, pour ne pas dire monotone. Dans cette partition, il chante peu, respire à l’économie. Mais il peut y avoir une certaine jubilation de la puissance, de la technique. Il est possédé par une énergie de tous les diables. Son jeu robuste peut faire penser à celui de Matsuev. Du côté de l’orchestre, Lionel Bringuier a du métier, une baguette précise même si les équilibres sont parfois fragiles, et l’acoustique sature un peu dans les tutti. Le jeu efficace de Malofeev galvanise le public qui adore et en redemande. Ce n’est pas dans le concerto mais dans les bis que le pianiste parviendra à nous émouvoir. En particulier dans le Prélude en do dièze mineur de Rachmaninov, radical dans sa vision, et le Prélude pour la main gauche de Scriabine, désarmant de mélancolie. On espère l’entendre bientôt dans un programme de récital.

Pour plus d’informations

Festival de La Roque d’Anthéron, du 28 au 31 juillet