La 68e édition du Gstaad Menuhin Festival fait résonner, comme tous les ans, l’héritage de son fondateur qui a créé en 1957 un « petit festival de musique », devenu aujourd’hui l’un des rendez-vous majeurs de l’été.

Bertrand Chamayou. Crédit photo : Marco Borggreve
Antonio Pappano et le London Symphony Orchestra clôturent le festival suisse avec maestria
Au souhait initial de Yehudi Menuhin d’enrichir la vie musicale de la région vient s’ajouter une nouvelle mission chapeautée par le directeur Christoph Müller et la violoniste Patricia Kopatchinskaja, qui placent les éditions de 2023, 2024 et 2025 sous le signe du changement et de la durabilité. Le sublime paysage des Alpes bernoises, digne d’une carte postale avec ses panoramas de lacs, montagnes et forêts, est l’écrin idéal pour les nombreux concerts emplissant les églises de la région mais aussi l’iconique Tente de Gstaad, où s’installent, pour les deux soirées de clôture, le London Symphony Orchestra et son nouveau directeur musical Sir Antonio Pappano.
Palette épurée de Vilde Frang dans le Concerto d’Elgar
Le 30 août donne l’occasion d’entendre le chef italo-britannique dans un programme épique confrontant le redoutable Concerto pour violon d’Elgar et la bien-nommée Symphonie « Titan » de Mahler. Une épreuve d’endurance que le chef relève avec dynamisme aux côtés de la géniale Vilde Frang, laquelle s’empare du chef-d’œuvre d’Elgar avec une rare et irrésistible fraîcheur. La norvégienne, qui sort prochainement un album consacré au concerto, dévoile aussitôt une sonorité chaleureuse et un jeu doté d’un vibrato intense et hautement expressif. Avec une sincérité désarmante, couplée à une virtuosité innée et à un sens raffiné des couleurs, elle tient le public captif pendant les 50 minutes de cette épopée. L’orchestre l’accompagne, avec bienveillance et une même richesse ; or, ne décèle-t-on pas un léger décalage de conception sonore, où la puissance et la saturation cherchées par le chef éclipsent parfois la palette épurée de la violoniste ? La vision cinématique d’Antonio Pappano atteint son sommet dans la symphonie de Mahler, immense fresque à travers laquelle celui qui a mené une belle carrière à la tête du Royal Opera House déploie toute sa panoplie musicale : intensité sonore, souffle dramatique, jeux de contrastes et un don naturel pour le spectaculaire. Ainsi se tisse un récit entre rêverie et tragédie, où l’ironie lugubre de Mahler s’incarne dans le thème de Frère Jacques et le finale éblouissant voit orchestre et chef tout mettre en œuvre pour livrer une lecture palpitante, misant sur l’impact direct et la franchise du discours. Pari gagné, l’ovation de la salle en étant la preuve.

Vilde Frang. Crédit photo : SDP
Bertrand Chamayou à l’assaut de la redoutable Burlesque de Strauss
L’énergie ne dissipe pas le lendemain, en commençant par le scintillant Carnaval romain de Berlioz, traité avec bravoure et charme par Antonio Pappano et son orchestre complice. Place ensuite à la méconnue Burlesque de Strauss, redoutée par les pianistes depuis l’époque de Hans von Bülow, lequel a refusé de jouer cette musique « compliquée et pleine de non-sens » bien qu’elle lui soit dédiée. Ce soir-là, Bertrand Chamayou puise dans la veine lisztienne du mouvement concertant qu’il livre avec son sceau de virtuosité et intelligence. Car il en faut pour cette œuvre parsemée de pièges et que le binôme Pappano-Chamayou, l’ayant déjà gravée, manie avec maîtrise et une certaine prudence. Le ton est sérieux, le soliste imaginant son héros plus dantesque que donquichottesque et s’éloignant du caractère capricieux que suggère le titre pour peindre des paysages dramatiques. Son toucher perlé sublime les thèmes lyriques, dont la transparence cristalline est parfois estompée par le vibrato généreux des cordes. Saluons toutefois le panache de l’ensemble et la conviction du soliste, au service d’une œuvre qui ne s’avère pas une mince affaire même pour ses plus braves défenseurs. Les Planètes de Holst, magnum opus du compositeur anglais, souligne l’autorité du chef devant le répertoire de son pays d’adoption, celui-ci traversant les sept mouvements avec imagination et ardeur. Sa vision orchestrale prend toute son ampleur, osant amplifier des dissonances délicieusement âpres mais veillant toujours à la conduite majestueuse de l’œuvre. Une coda ravissante qui n’annonce que les débuts prometteurs de ce nouveau partenariat entre chef et orchestre.
