Arthur Teboul et Baptiste Trotignon ont interprété à la Salle Pleyel un programme de chansons françaises que l’on retrouve sur leur disque Piano Voix.

Piano Voix Arthur Teboul & Baptiste Trotignon ©Julien Mignot

Arthur Teboul & Baptiste Trotignon. Crédit photo : Julien Mignot

Le spectacle s’appelle « Piano Voix ». Tout simplement. Et c’est loin d’être une fausse promesse, puisque le piano comme la voix, qu’ils fusionnent ou ferraillent, existent avec la même force et la même justesse de ton dans une saisissante réappropriation de pages (bien) choisies de la chanson française. Brassens, Higelin, Barbara, Piaf, Bashung, Nino Ferrer, Brigitte Fontaine… sont au programme des reprises du duo formé par le pianiste Baptiste Trotignon et le chanteur de Feu ! Chatterton, Arthur Teboul, dont la voix à la teinte d’émeraude perce au cœur.

Ils démarrent avec Jacques Higelin, Je ne peux plus dire je t’aime, chanson enchaînée à La Rua Madureira de Nino Ferrer. Le piano de Baptiste Trotignon vient dynamiser un discours mélancolique qu’il imprègne d’une vision en clair-obscur, d’une précision au mot près. Les deux artistes évoluent sur cette ligne de crête pour livrer les textes dans toute leur vérité, sans pathos inutile. C’est particulièrement vrai dans la sublime reprise d’Il n’y a pas d’amour heureux, le poème d’Aragon chanté par Brassens ou de La Vie en rose, de Piaf, donnée en bis : la guimauve est neutralisée par les dissonances, un discours très libre au piano et les intonations toujours éloquentes du chanteur (sa diction du mot « heureux » donne le frisson). Sur la scène obscure, sculptée par les douches de lumière, Arthur Teboul annonce la couleur avec une pointe d’humour : « Il y a beaucoup de chansons tristes, nous croyons fort aux vertus des chansons tristes qui libèrent. »

Tous les espoirs sont permis

Si la tristesse de certains textes est bien réelle, ce n’est pas la déprime qui nous attend au tournant : tous les espoirs sont permis, sans parler des nombreux traits d’esprits et autres instantanés poétiques qui émaillent le spectacle. Il est question d’un chien couvert de suie dans un poème-minute improvisé au son du piano, qui d’ailleurs n’est pas en reste question imagination. Le chanteur interpelle volontiers le public pour participer à cette dérive collective vers d’autres tropiques du langage. La réinterprétation de haute voltige du titre Le Goudron, de Brigitte Fontaine, aux paroles cocasses et obstinément répétées : « J’ai perdu mes lunettes, ça va être la fête […] Le temps est un bateau, la terre est un gâteau », donne lieu à une scène toute cinématographique, dans une grinçante incarnation d’Arthur Teboul qui se fait tour à tour conteur, chanteur, commentateur, comédien (sa gestuelle élastique rappelle parfois celle des acteurs de films muets) et ne cesse de nous surprendre. Tout comme Baptiste Trotignon, qui semble avoir assimilé toutes les esthétiques musicales dans un jeu très riche, qui évolue entre des accompagnements aussi puissants que dépouillés (Göttingen en apnée), quelques réminiscences classiques – on reconnaît les accents du 15e Prélude de Chopin dans la reprise d’Aucun express, de Bashung – et une fantaisie solaire. Comme dans les bons films, la musique n’illustre jamais le récit au premier degré dans ce spectacle où le pianiste tout comme son virtuose et généreux partenaire viennent réveiller la force des mots. Et nous voici, à l’heure des applaudissements, heureux qui comme Ulysse…

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