Une « vallée de roses » au cœur d’un fjord norvégien : c’est dans ce décor unique au monde que le pianiste Leif Ove Andsnes organise chaque été un festival de musique de chambre. Cette année, le thème des contrastes mêle musiques baroques, romantiques et folkloriques.

Rosendal Festival / Leif Ove Andsnes ©Antoine Sibelle

Crédit photo : Antoine Sibelle

Rosendal, du 7 au 11 août   

Dans les méandres des côtes de Norvège, où les cabanes rouges, jaunes ou blanches donnent raison aux cartes postales, le village de Rosendal s’est blotti aux flancs des fjords du comté de Vestland. Du bateau en provenance de Bergen, deuxième ville du pays, après une traversée d’une heure et demie, le spectacle est saisissant : du fait de la température, certes, qui ne dépasse guère les quinze degrés, mais surtout à cause du sentiment d’immensité et de sérénité qu’offre le paysage. Et c’est ici, entre mer et montagne, que se tient depuis 2016 un surprenant festival de musique de chambre dirigé par le pianiste Leif Ove Andsnes.

Découvrant pour la première fois Rosendal en 1992, Leif Ove Andsnes a tout de suite été séduit par le charme de la « vallée des roses ». Et notamment par l’authentique Pleyel de 1860 conservé au Baroniet Manor, un manoir du XVIIe siècle. « J’aime l’atmosphère qui règne ici, déclare le pianiste norvégien. Tout vient du silence et de la nature. » L’idée d’un festival a alors fait son chemin et désormais, chaque été depuis 2016 à Rosendal, la musique se joue entre les cascades et les roches du Stone Park, le manoir, la Kvinnherad Church du XIIe siècle et le Great Hall, salle de concert construite spécialement pour le festival sur ce qui n’avait été jusqu’alors qu’un pré à moutons.

Ambiances

Pour cette édition 2024 du festival, Leif Ove Andsnes, directeur artistique, s’est intéressé aux contrastes. Plus qu’un thème musical, et l’occasion de mettre à l’honneur le maître hongrois Béla Bartók, c’est un rappel de l’identité même du festival, à qui la diversité des lieux confère un charme certain. « Il est important d’avoir des lieux différents pour des ambiances différentes », précise le pianiste, se réjouissant de proposer au public un pèlerinage historique sur les terres de Rosendal. Et comment ne pas être touché par l’aura de ces lieux où planent les souvenirs du folklore norvégien ? On prend ainsi plaisir, à l’entracte, à flâner entre les pierres tombales du vieux cimetière de l’église, à parcourir de ruisseaux en ruisseaux le Stone Park en caressant ses pierres polies par le temps, ou à découvrir les étonnants intérieurs du vieux manoir. Et quelle sensation réconfortante que l’idée d’entendre Mozart, Schubert, Bach ou Liszt, ces compositeurs si familiers, dans ce village au bout du monde.

La fine fleur de la musique

Il ne suffit pas au festival de bénéficier d’un cadre historique exceptionnel. Des artistes internationaux traversent les fjords pour se produire à Rosendal et offrir au public des prestations de haut vol doublées d’un franc plaisir à vivre quelques instants hors du temps. Cette édition 2024 est un record avec une soixantaine d’artistes invités, dont une solide délégation française constituée, entre autres, du violoncelliste Victor Julien-Laferrière, de l’altiste Antoine Tamestit et du Quatuor Agate.

L’église de Kvinnherad accueille la majorité des concerts chambristes. Au deuxième soir du festival, l’acoustique naturelle du lieu met en valeur les voix du chœur de solistes de Norvège sur Gesang der Geister über Den Wassern de Schubert, et révèle la légèreté et la sensibilité du Quatuor Agate qui s’illustre dans le Quatuor à cordes n° 6 de Bartók, puis en accompagnant Wenzel Fuchs, clarinettiste de l’Orchestre philharmonique de Berlin dans le Quintette avec clarinette de Mozart. Le lendemain, c’est au tour de Victor Julien-Laferrière de briller dans une interprétation profonde et bouleversante de la Suite n° 6 pour violoncelle de Bach, après avoir partagé la scène avec Antoine Tamestit et Florian Donderer dans l’Adagio et Fugue en sol mineur du compositeur allemand.

Le vendredi matin, dans le minuscule musée du Stone Park, fidèle au thème, le programme fait le grand écart. En alternance avec Florian Donderer, Thomas Descamps et Adrien Jurkovic qui interprètent une série de duos de Bartók, Ruth Wilhelmine Meyer exhume la musique folklorique nordique en costume traditionnel, accompagnée d’Alexander Røynstrand au violon Hardanger. Stupéfiant ! La chanteuse fait ressurgir un monde oublié et use d’effets de souffle et de sa voix de sifflet pour toucher, non pas seulement l’âme, mais quelque chose d’insoupçonné en chaque spectateur.

La nature pour raison

Bien que dense, la programmation libère quelques heures pour découvrir les alentours de Rosendal. Imaginez une route s’enfonçant dans un cirque naturel formé par les sommets brumeux du Vestland. Imaginez les ruisseaux blancs, comme tombés du ciel, se rejoignant avec fracas en un torrent au détour d’une impressionnante cascade, surplombant les dernières fermes colorées du village. La pluie, qui revient à toute heure (prévoir une tenue de rechange !), assure au décor un vert profond et le soleil, bien que timide, offre en fin de journée une luminosité sans pareil, de la mer étincelante aux doubles arcs-en-ciel. « Je pense souvent que la nature est une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de rester vivre en Norvège. Il faut faire l’expérience des saisons », nous confie Leif Ove Andsnes, originaire de Karmøy à 120 km au sud de Rosendal. Même si certains étés sont plus pluvieux que d’autres…

Difficile de soupçonner l’intérieur moderne du Great Hall derrière son allure de ferme perdue au milieu des champs. Si la salle de quatre cents places ressemble plus à une salle des fêtes que de concert, ses dimensions permettent au directeur artistique de voir plus grand avec deux représentations de la Passion selon saint Jean de Bach. Réunis sous la direction de Grete Pedersen, le chœur de solistes de Norvège et l’Ensemble baroque donnent une Passion vibrante, où l’on doit saluer la performance de Benedikt Kristjánsson, campant un évangéliste plus qu’admirable et ce, sans partitions ! Tout près du Great Hall, quelques grands solistes proposent une parenthèse intimiste dans la « chambre rouge » du manoir. On emprunte un splendide (et casse-cou) escalier avant de pénétrer dans la pièce où trône le Pleyel de 1860. Ici, le festival renoue avec l’esprit de la musique de salon et met Liszt à l’honneur. Leif Ove Andsnes débute avec quatre de ses Consolations et l’on est immédiatement saisi par la sonorité brute du piano. Quelle merveille ! Florian Donderer et Antoine Tamestit donnent ensuite chacun leur tour ses lettres de noblesse au romantisme dans une Élégie puis dans la Romance oubliée. Mais c’est la pianiste Zlata Chochieva qui offre les instants les plus remarquables dans la Fantaisie et Fugue de Bach : la pluie a beau battre avec force les carreaux du salon, c’est à l’intérieur que se joue le plus intense des orages.

Au festival de Rosendal, public et artistes d’ici et d’ailleurs se rencontrent dans une sincère amitié. « Je n’aime pas la sensation d’importer un festival uniquement pour les touristes », déclare Leif Ove Andsnes, pour qui la manifestation est tournée en premier lieu vers les habitants de la région. « Ils sont fiers d’avoir cet événement, même s’ils ne s’y connaissent pas tous en musique. Ils s’impliquent et profitent du festival, et c’est une vraie source de satisfaction. »