La pianiste russe Yulianna Avdeeva donnait le concert d’ouverture de la 15ème édition du festival L’Esprit du piano. Au programme, Liszt et Chopin.

Crédit photo : Maxim Abrossimow
Bordeaux, 18 novembre.
La pianiste russe devrait être à l’affiche de toutes les plus grandes saisons de l’Hexagone. Celle qui se fait encore trop rare à Paris donnait le concert d’ouverture du festival bordelais L’Esprit du piano, à la programmation toujours audacieuse.
Premier prix du Concours Chopin en 2010, on la découvrait à Varsovie alors jeune pianiste ; la pureté du son associée à la clarté de la ligne faisait merveille chez le compositeur polonais. Quinze ans plus tard, on reconnaît son jeu immaculé, son sens inné du rubato, sa hauteur de vue. À l’image de son dernier enregistrement dédié à Chopin, qui mérite toutes les distinctions. À l’auditorium de Bordeaux, dans une salle pleine, elle réchauffe cette soirée d’automne avec un récital qui fait vibrer le cœur du romantisme. Dans une première partie, elle passe du Chopin « rustique » des Quatre Mazurkas op. 30 – dont elle révèle toute l’intelligence rythmique et l’esprit populaire – à un Chopin plus lyrique avec une Barcarolle miraculeuse ou encore héroïque, à travers le 3e Scherzo et la Grande Polonaise brillante. Là encore, elle fait autorité. On ne distingue jamais d’épaisseur dans son jeu, ni dans le son, ni dans la pédale. Il ne manque ni de fougue ni de profondeur, c’est là tout le paradoxe. Tout se joue dans la science des contrastes et une diction impeccables portées par l’acoustique si définie de la salle. Sa virtuosité ailée n’a d’égal que l’intériorité de son propos. En deuxième partie, la pianiste s’abîme dans les entrailles du piano lisztien. Avec trois pièces, dont la chromatique Bagatelle sans tonalité et ses staccatos faussement légers avant d’enchaîner avec le bien nommé Unstern ! (Sinistre S. 208), funeste prélude au monument qu’est la Sonate en si mineur qui clôture ce concert. Là encore, dans cette lugubre course à l’abîme, Yulianna Avdeeva privilégie toujours la clarté, et sa puissance expressive l’emporte sur toute forme de séduction. Elle fait entrevoir des paysages qui n’existent plus, elle fait émerger des couleurs inouïes des aigus du piano, comme des mirages qui s’évanouissent pour revenir à un propos implacable et tragique. Mais un tragique dépouillé de larmes qu’elle a dû côtoyer de près pour l’exprimer avec tant de justesse.
