Retour sur deux soirées phares : le récital de Khatia Buniatshvili et Mitsuko Uchida en duo avec Jonathan Biss.

©Gstaad Menuhin Festival

Crédit photos : Gstaad Menuhin Festival

Pour accéder au village pittoresque de Gstaad, on nous conseille le train panoramique, l’une des plus belles lignes ferroviaires serpentant les Alpes et reliant la Suisse romande à la Suisse alémanique. C’est aussi le mode de transport de rigueur pour le mythique Festival Menuhin qui s’engage dans une démarche vers une durabilité globale. « Le déplacement en train devient un élément important dans nos négociations, allant jusqu’à peser sur le choix des invités. Avec la recherche de l’excellence vient aussi la conscience de l’empreinte carbone du festival, due notamment aux voyages des artistes et du public. Nous constatons déjà une hausse de 20 % parmi les artistes venant ici en train. Il y a un véritable changement de mentalité de la part de tous », se réjouit Christoph Müller, directeur du festival depuis 2002. Démarche parfaitement cohérente avec la 67e édition placée sous le signe de l’humilité, première étape d’un cycle de trois ans consacré au changement. « Le changement commence par l’organisation du festival, les gestes écologiques exigés au sein de son administration, mais aussi le contexte dans lequel nous présentons la programmation, ce qui alimente une nouvelle conversation autour des œuvres musicales », ajoute-t-il.

Le ciel pluvieux du 27 août n’a pas découragé le public nombreux rassemblé sous la Tente du festival, lieu iconique destiné principalement aux concerts symphoniques. Ce soir, il n’est que pour Khatia Buniatishvili, habituée de l’événement depuis ses débuts et jeune maman fraîchement revenue sur scène. Devant un public déjà conquis, elle tisse un programme onirique de Satie à Liszt, en passant par Chopin, Bach, Schubert et Couperin. Ceux qui connaissent déjà le sceau de la star y retrouveront sa palette feutrée – une Gymnopédie de Satie murmurée, un impromptu de Schubert aux sonorités nébuleuses, une mazurka de Chopin étirée à l’extrême. Une approche qui s’étend aussi aux œuvres de Bach et de Couperin, revues à travers un filtre romantique afin de les intégrer à l’univers aquatique du programme. Si ses détracteurs n’y voient rien de nouveau, la pianiste sait aussi forcer l’admiration par sa virtuosité et son aura, livrant une Polonaise héroïque de Chopin enflammée et une Rhapsodie hongroise de Liszt mêlant brio et malice.

Le matin du 29 août, nous nous glissons entre les portes de l’église de Saanen pour retrouver Mitsuko Uchida et Jonathan Biss en pleine répétition de leur programme Schubert. Plongés dans une atmosphère de révérence, les codirecteurs du Festival de Marlboro parcourent le Rondo en la majeur, l’une des pièces méconnues pour quatre mains qu’ils présenteront quelques heures plus tard. La pianiste légendaire, venue pour la première fois au festival, s’émerveille de la sonorité exquise de l’édifice tant aimé par Yehudi Menuhin. « Je n’ai jamais vécu une telle expérience », confie-t-elle à son partenaire américain. Le soir nous en réserve une autre, inoubliable, marquée par la beauté de la musique et la sobriété des interprètes. L’humilité est au premier plan – celle du compositeur, fidèle à sa vocation et face à un destin tragique, et celle des interprètes qui mettent leur jeu lyrique, intègre et éloquent au service de ces pages crépusculaires. À 74 ans, la pianiste japonaise souligne avec autant de raffinement les reliefs et les nuances, le tout d’un parfait dosage et offrant un beau contrepoint à l’élan expressif du pianiste américain. Le public et les musiciens ne font qu’un, se laissant emporter dans ce voyage schubertien qui se termine par un silence religieux, suivi d’une longue ovation de la salle. En coulisse, la pianiste, toujours émue, ne cache pas son amour pour le compositeur. « Avec Schubert, tout se produit avec naturel. Il est avec nous, il respire avec nous. Il nous demande de ressentir les émotions qu’il connaît si intimement », nous dit-elle. « Quelle volonté d’acier de faire face à la souffrance pour livrer une telle richesse musicale ! enchérit son confrère. Il donne une voix à tous ces sentiments que nous n’aurions jamais pu exprimer autrement. » Un récital au sommet de l’art.

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Rencontre avec Mitsuko Uchida

« Chaque moment avec Schubert est différent. La musique est tellement incroyable qu’elle ne cesse de nous transporter. Beethoven nous prend par la gorge, mais Schubert, lui, nous guide. Il a sans doute parcouru toute la gamme des émotions humaines et nous demande de puiser dans nos propres expériences pour ressentir ce qu’il a vécu, lui qui a connu la solitude comme nul autre. En même temps, il y a aussi une lueur dans sa musique. Sehnsucht, comme on dit en allemand. En 1824, il savait qu’il était perdu à cause de la syphilis. Il m’est impossible d’imaginer ce qu’il a enduré lorsqu’il écrivait ses œuvres dans les dernières années de sa vie. La maladie l’a transformé, et de cette épreuve est né le langage de son style tardif. La composition était une nécessité pour lui, je le crois fortement. La musique débordait de sa plume. Et elle parvient à nous émouvoir, différemment, à chaque rencontre. »

Pour plus d’informations

14 juillet – 2 septembre 2023
Site du festival : www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr