On dit souvent : « J’ai ce morceau dans les doigts. » On pourrait ajouter : « J’ai cette œuvre dans les poignets. » Pour cela, l’anticipation doit être votre maître-mot. Anticipez, par vos gestes, chaque respiration et chaque appui de la phrase.

➜ La première chose à faire, lorsqu’on apprend une œuvre, est de chercher comment on doit la réciter, la déclamer, la scander : il faut l’avoir dans l’oreille, savoir comment on veut la faire entendre. Au cours de cette première étape du travail, il est bon d’écouter les grands pianistes mais surtout, il faut beaucoup chanter, imaginer la musique et chercher comment nous voulons la faire sonner pour chaque phrase. À cet égard, deux aspects sont essentiels : savoir exactement où sont les respirations, les phrasés… etsavoir où on veut placer les appuis, c’est-à-dire les notes qui seront plus sonores dans la phrase.

Il faut aussi que le morceau passe dans nos mains, l’intégrer physiquement. Car lorsqu’on joue, tout va tellement vite que nous n’avons pas le temps de réfléchir à tous les gestes que nous devons faire, ni à tout ce qui se passe dans notre corps. En un mot : tout cela doit être devenu automatique. Un faux geste, un geste à l’envers, et tout se bloque, on se crispe… Alors, on peut dire adieu à la fluidité du jeu !

Il est donc utile de réfléchir en amont à nos gestes, lors de la phase d’apprentissage, et de les adapter consciemment aux exigences du discours musical. C’est un des secrets de la tech- nique. On peut résumer cela par deux questions à se poser en cas de difficulté : qu’est-ce que je veux entendre et quel geste faire pour parvenir à ce résultat sonore ? Une fois qu’un geste est adéquat et adapté au discours musical, alors il est intégré et on ne l’oublie plus jamais.

Contrôlez la respiration

Donc, il faut apprendre à anticiper à travers la souplesse du poignet, les respirations et les coupures dues au phrasé. Cela est plus facile à faire et à sentir qu’à expliquer par des mots ; tentons cependant de décrire ce qui se passe : vers la fin de la phrase, on doit laisser remonter le poignet très naturellement, le « débloquer », en allégeant le son. Cet allègement du bras et du son est non seulement musical mais, en outre, il permet d’anticiper la coupure (respiration sonore) par le geste. Bref, on garde le doigt dans les touches et en même temps, on allège le poids. Regardez ce qui arrive : votre avant-bras se soulève tout seul et si votre poignet est bien libre, on le voit aussi se soulever un peu. Tout cela permet de couper ensuite très facilement : et pour cause, la main n’a plus aucun poids !

Exemple 1, on voit ici que la main remonte, car le son est allégé avant de couper. Pourtant, le doigt maintient toujours la touche à peine enfoncée. Ensuite, on va couper pour séparer. Si vous ne débloquez pas votre poignet en fin de phrase, votre poignet sera raide et bloqué vers le bas au moment d’effectuer cette respiration et vous n’aurez pas le temps de couper. Votre jeu prendra du retard, et toute fluidité deviendra impossible. Il faut donc anticiper physiquement les coupures et les respirations du discours musical. Ensuite, pour la phrase suivante, il suffit de laisser retomber le poids sur le sol bémol (1re note de la phrase). Photos 1 et 2

EX. 1 « Nocturne » op. 9, n° 1 de Chopin

Anticipez les coupures par le geste, en allégeant les terminaisons. Le poignet remonte tout seul, il est alors facile de « respirer »

À la main gauche, au contraire, supprimez tous les gestes haut-bas du poignet, concentrez-vous sur cette immobilité et usez seulement du geste latéral du poignet. Sentez la différence de gestes entre les mains

Relevez en fin de phrase

Redescendez sur le sol bémol

Prenez votre élan

De même, on doit anticiper chaque appui à l’intérieur de la phrase, chaque note importante ou plus sonore, en s’allégeant sur les notes qui précèdent l’appui, mais sans pour autant quitter les doigts de la touche ni la laisser remonter, puisque la phrase ne doit pas être interrompue ! Retenez cette sensation qui est essentielle dans la technique du piano : lorsqu’on est au milieu d’une phrase, et avant un appui, on doit s’alléger dans la touche (comme pour prendre de l’élan) avec le poignet complètement libre et sans ôter le doigt, sans laisser remonter la touche. Il faut mener la phrase va jusqu’au bout, donc le son ne doit pas être interrompu. Alléger le poids de notre bras tout en gardant le doigt dans la touche permet de récupérer ce poids afin de l’avoir en réserve : il devient alors très facile, pour réaliser le bon appui, de peser en se laissant tout simplement retomber dans la note importante.

Exemple 2, L’Isle joyeuse de Debussy : à la main gauche, l’appui doit être sur la note syncopée, le fa… Il faut donc laisser remonter un tout petit peu le poignet juste avant cet appui, sur fa-la, et surtout, sans quitter les touches avec le doigt ni couper le son… Ensuite, on laisse tout simplement retomber la main sur l’appui. Cela se fait tout naturellement, à cause de l’attraction terrestre qui nous fait peser vers le bas ! On constate que, ce qui est difficile, ce n’est pas de peser dans une note, c’est d’anticiper l’appui, de s’y préparer en avance ! Ici, évidemment, les mains se gênent un peu mutuellement, alors cela est moins naturel à faire. Raison de plus pour réfléchir ! Photos 3 et 4

EX. 2 Extrait de «  L’Isle joyeuse  » de Debussy

Ne bougez pas la m. droite de haut en bas, sauf pour anticiper la coupure, et pour pouvoir répéter le sol ronde

Soulevez-vous un tout petit peu avant le fa syncopé, pour préparer cet appui, mais sans couper le son ni ôter le doigt

La main est remontée avant l’appui

La main retombe sur le fa

Conservez votre indépendance

Malheureusement, cette anticipation des appuis ne se fait pas toujours au même moment aux deux mains. Il faut donc beaucoup s’entraîner à l’indépendance des gestes aux deux mains pour chaque passage, et cela jusqu’à ce que cela devienne automatique. Si vous y réfléchissez, vous gagnerez 100 % d’aisance technique ! Dans l’exemple précédent, ne bougez pas la main droite.

Exemple 3, thème principal de l’Isle joyeuse : la main droite doit rester le plus tranquille possible et bannir les gestes de haut en bas du poignet, afin de faire le trille. Au contraire, la m. gauche doit utiliser le geste latéral du poignet. Ensuite, se soulever après l’arpège, pour peser dans le dernier mi. Tout cela demande beaucoup d’indépendance, ce n’est pas facile et il faut s’y entraîner ! Photos 5

EX. 3 Thème principal de « L’Isle joyeuse » de Debussy

Tempo modéré et très souple

En résumé

Vous pouvez noter au crayon sur votre partition des petites flèches qui rappellent où le poignet doit remonter naturellement et où laisser retomber le poids.

Réalisez vos appuis et vos respirations musicales par un geste d’anticipation. Partout ail- leurs, supprimez les gestes inutiles, les gestes inadéquats de haut en bas avec le poignet. Gardez « la main tranquille », comme disait Mozart !

Indépendance des deux mains