De Lamartine à Byron, le lac, reflet de l’âme du poète, est le paysage romantique par excellence et n’a pas manqué d’inspirer le jeune Liszt amoureux lors d’un voyage dans les Alpes…

Franz Liszt (1811-1886)

Moyen supérieur

Tonalité La bémol majeur

Mesure 3/8

Tempo Environ 48 à la noire pointée

Technique Legato, cantabile, octaves

1835 : le jeune virtuose Franz Liszt, alors âgé de 23 ans et acclamé des salons parisiens, décide de s’échapper de la capitale avec la comtesse Marie d’Agoult pour se réfugier au cœur des Alpes suisses et vivre leur passion interdite. Cet épisode très romanesque de la vie du compositeur voit naître le recueil pianistique Album d’un voyageur, bientôt refondu dans ce qui deviendra le premier livre des Années de pèlerinage. Chaque étape de cette première année se veut comme une retranscription sonore d’une impression, tantôt picturale, tantôt sensitive, tantôt émotionnelle, intériorisant l’âme des paysages alpestres suisses.

La masterclasse par Tanguy de Williencourt

La version instrumentale

La deuxième pièce du recueil, qui succède à l’imposant portique Chapelle de Guillaume Tell et précède la charmante et rustique Pastorale, est une magnifique évocation du lac de Wallenstadt, dont se souviendra Marie d’Agoult par ces mots : « Les bords du lac de Wallenstadt nous retinrent longtemps. Franz y composa, pour moi, une mélancolique harmonie, imitative du soupir des flots et de la cadence des avirons, que je n’ai jamais pu entendre sans pleurer. » Quatre pages, toutes de transparence et de sérénité, sans grand contraste apparent, et qui déploient sur le flot continu d’une main gauche immuable, une belle et scintillante mélodie au climat pastoral à la main droite. Le tempo, indiqué « andante placido », le souple balancement d’une mesure à 3/8, ainsi que la douce et tendre tonalité de la bémol majeur, nous invitent au calme et à la contemplation.

Conseils d’interprétation

Pour l’interprète, la première question concerne le doigté que nous allons choisir pour la main gauche, et qui pourra différer en fonction de la taille des mains (celles de Liszt, on le sait, étaient hors norme !) En effet, le pianiste Karl Klindworth, son élève, nous a transmis le doigté de son maître : pour la première formule (mes. 1 à 4), il fait usage des cinq doigts sur une seule large position, uniquement adaptée aux grandes mains : sacrés écarts entre les troisième et quatrième doigts, et encore plus entre les quatrième et cinquième ! Pour la seconde formule (mes. 5 et 6), le glissement du pouce proposé entre ré bémol et do est tout à fait opportun, mais n’annule pas l’écart entre quatrième et cinquième doigts. On propose donc aux plus petites mains de pivoter autour du pouce qui sera placé sur le la bémol central pour la première formule, sur le si bémol pour la seconde.

Dans tous les cas, quel que soit le doigté pour lequel vous opterez (et qui s’adaptera aux diverses variations de formule tout au long du morceau), il s’agit d’obtenir une texture de main gauche très transparente et la plus égale possible (« dolcissimo egualmente »), en évitant les faux accents. Son rythme ondoyant se doit d’être le plus régulier et limpide possible, le tout en conservant la nuance pianissimo (l’una corda est indiquée et plus que bienvenue), et avec une très belle qualité de legato par les doigts (ne pas se contenter uniquement de la pédale !).

C’est sur cette surface paisible et hypnotique du lac suggérée par la main gauche que va s’élever le chant aérien et lumineux de la main droite. Tout d’abord, une simple et touchante mélodie (mes. 5 à 19), qui est ensuite reprise, très légèrement variée, en octaves (mes. 21 à 35). D’allure pentatonique, elle est composée presque exclusivement d’intervalles disjoints, quartes et quintes en tête, telles des harmoniques émanant des ondulations de la main gauche. Alors qu’on soignera le cantabile et le legato de la première exposition, on veillera à partir de la mes. 20 à conserver la nuance dolce et le poignet détendu sur chaque octave, sans perdre pour autant le lyrisme de la ligne.

La partie qui suit va s’affranchir de la basse de la bémol, modulant imperceptiblement et léguant les quatre bémols aux quatre dièses d’un radieux mi majeur pour quelques mesures seulement. Tandis que la main gauche restera sempre dolcissimo (au moins jusqu’à la mes. 50), on pourra ouvrir davantage le son de la main droite un poco marcato au gré des fluctuations harmoniques, en particulier lors du poco crescendo en octaves avec son gruppetto expressif. On atteint ici (à partir de la mes. 53) comme une sorte de pédale de dominante par le haut, avec cette suspension de mi bémol à la main droite (ne précipitez pas ici les petites notes en octaves, elles ne doivent en aucun cas sonner agitées). Magique suspension du temps conduite par un subtil mouvement chromatique qui, perdendosi puis crescendo, nous ramène avec plénitude au la bémol majeur initial.

Notre thème de départ est de retour, ici comme amplifié par une myriade d’arabesques, donnant un élan libérateur que justifie l’indication « un poco più animato il tempo ». Méfiez-vous des quelques déplacements périlleux des mes. 73 à 76, et servez-vous du poco rallentando pour prendre le temps de vous déplacer d’une note à l’autre et éviter un accrochage. La partie qui s’ensuit, plus stationnaire, permet de prolonger cette atmosphère de barcarolle dans un climat toujours plus épuré (radolcente mes. 96 : de plus en plus doux, smorzando mes. 100 : en affaiblissant le son), nous conduisant à la conclusion de la mes. 103. Pure coda impressionniste avant l’heure, où il s’agira de dérouler les arpèges brisés de main droite en maintenant la nuance la plus infime et la plus douce, dans un sentiment de quiétude absolue.

La qualité de l’interprétation de cette courte mais non moins superbe pièce tiendra donc principalement dans le soin qu’on aura à raffiner la texture sonore globale, tout en conduisant la ligne musicale avec souplesse et fluidité. Ici, le paysage auquel il est fait allusion tout autant que l’émotion intérieure qu’il suscite font partie intégrante de l’écriture lisztienne. Pour preuve, cette citation de Byron que Liszt choisit comme épigraphe de la pièce (ici traduite) : « Ton lac, en contraste avec le monde turbulent que j’habitais, est un objet qui m’avertit, par sa tranquillité, d’abandonner les eaux inquiètes de la terre pour une source plus pure. »