Extrait de l’une de ses trois dernières sonates pour piano, ce morceau a été écrit par Franz Schubert au crépuscule de sa vie. Les lignes qui suivent vous livrent les conseils d’un passionné pour une interprétation à la hauteur de ce chant bouleversant.

Niveau supérieur 

Tempo Entre 76 et 80 à la croche
Tonalité  Fa dièse mineur
Style Romantique
Technique Plans sonores et graduation des nuances

Troublante de richesses, la dernière année de vie de Schubert le place au firmament des plus grands compositeurs : la Messe en mi bémol majeur, le Quintette pour cordes en ut majeur D. 956, les derniers lieder de Schwanengesang, la Fantaisie en fa mineur pour quatre mains, ainsi que les trois dernières sonates pour piano D. 958, D. 959 et D. 960, sont autant de joyaux qui figurent au sommet de toute la littérature musicale. Comment ne pas s’extasier d’une telle profusion  !

La remarquable intensité créative de Schubert au cours de sa trente et unième année est d’autant plus extraordinaire lorsqu’on prend en considération les terribles épreuves de santé auxquelles il était confronté. La syphilis et la fièvre typhoïde ont pesé lourdement sur sa condition physique, accentuant son malaise général et sapant ses forces. Malgré ces souffrances, son dévouement à la musique et son génie créatif ont continué de briller jusqu’à la fin.

Ces éléments biographiques éclairent ces œuvres, et confèrent une singularité avec laquelle on doit se familiariser pour approcher plus justement cet Andantino. On imagine dès lors clairement la profondeur, l’acuité et l’intensité avec laquelle Schubert n’a eu de cesse de composer car, bien certainement, la musique était sa confidente la plus proche et la plus régulière.

En plein cœur de l’univers schubertien
La masterclasse
L’interprétation

Dès le début de l’Andantino, on se trouve en plein cœur de l’univers schubertien, qui exprime le dépouillement, l’humilité, la fragilité. Ces premières mesures sont si puissantes qu’elles continueront de résonner en nous, et ce probablement jusqu’a la fin de nos jours (en tout cas des miens  !). La profondeur et le mystère quasi existentiel qui émanent de ce mouvement attirent bien souvent nombre d’amateurs (au sens étymologique du terme, «  ceux qui aime la musique  »). Comme la musique se déroule dans le temps, il est très important de regarder comment est construite de manière formelle la pièce, cela permet de produire des points de tensions, d’accumulation ou de suspension… Nous sommes ici dans une forme ABA’, très simple, avec des marqueurs émotionnels bien définis : A est une partie mélodique, hypnotique, magique. On pourrait d’ailleurs additionner des adjectifs qualificatifs à l’infini, sans arriver à circonscrire le mystère qu’elle recèle. La partie B tranche avec un épisode de modulations où la perte de repères va permettre une accumulation d’énergie qui donnera naissance à l’un des cris les plus ahurissants de l’histoire de la musique. Je ne peux m’empêcher de citer André Tubeuf, qui parle ici d’un « effondrement biblique ». B dramatique donc, puis le retour de A est annoncé par un jeu de suspension vers la dominante, qui nous offrira le bonheur de retrouver notre mélodie agrémentée de quelques nouveaux éléments. Voilà pour les marqueurs, qui nous donnent des modes de jeux très différents à cultiver dans le toucher pour que cela soit palpable par les auditeurs.

Voici quelques détails ouvrant des pistes d’interprétation.

Partie A

Peu de mélodie ont ce pouvoir de s’ancrer, de s’enraciner intérieurement aussi instantanément et c’est précisément cette intensité qu’il va falloir chercher grâce à un balancement de la main gauche tout aussi imperturbable que souple. Les points staccato main gauche des premières mesures font penser au pizzicato de l’Adagio du Quintette pour deux violoncelles D. 956. Écoutez bien la résonance qui suit l’attaque, pour qu’elle participe à la ligne horizontale de la main droite. La pédale doit s’accorder avec l’écoute pour créer une résonance qui permette à la mélodie d’avoir un filet harmonique et un balancement. Le lié par deux de la main gauche guide la mélodie. Dans le prolongement de l’écoute du quintette, cette main gauche remplit le rôle de deux instrumentistes… faites en sorte qu’ils se parlent et se comprennent ! Le mouvement de l’attaque du début du lié par deux doit rentrer dans le fond de la touche avec douceur et fermeté. Le mouvement global s’enrichit de chacun des détails, comme les accents à la main droite, qui nous donnent une matière sonore encore dense. Cela va nous permettre, lorsqu’il n’y a aura plus d’accent, de chercher des sonorités plus intimes, allant vers le murmure, la fragilité, la fêlure d’une ligne mélodique qui avance, toujours… Le legato dont on pourrait parler pendant des heures est à soigner. On peut remarquer que le mouvement mélodique commence simplement par un demi-ton, qui est ensuite orné les deux mesures suivantes. La sensation digitale se connecte à l’écoute de la ligne mélodique pour donner un galbe à ce demi-ton comme étant quelque chose d’irrémédiable et d’absolu. C’est aussi très important de s’imaginer le climat sonore avant le début pour se donner une chance que celui-ci saisisse l’auditeur.

Partie B

Le toucher doit être puissant grâce à une détente du bras et du poignet, alliée à une attaque qui va toujours plus loin que le fond de la touche. Ce mouvement prend naissance dans le dos, grâce à une assise bien ancrée dans le sol. Ces points techniques aideront à produire un tumulte vibratoire, car les gammes chromatiques et trémolos sont comme très souvent des gestes musicaux, en aucun cas une succession de notes isolées les unes des autres. La qualité sonore liée à l’idée musicale permettra une expressivité maximale. Il est également fondamental de savoir quel est le moment où toutes les énergies se dirigent, le climax, qui se trouve à la mes. 122. Une fois cela clair, il faudra construire des montées dans les nuances sans que le premier FF soit une explosion. C’est presque un exercice tantrique ! Dans cette partie B, la pulsation, même si elle pourra osciller, restera un socle sur lequel vous vous reposerez. La profusion de l’écriture peut parfois fragiliser la pulsation et déclencher des emportements excessifs qui abîment la magnifique proportion des éléments les uns avec les autres. Un peu de souplesse, mais sans être hors-tempo…

Partie A’

L’accompagnement est maintenant en doubles, variation de la présentation initiale. Et l’appel d’une voix faite de notes répétées rend déchirante cette évocation, tel un miroir temporel qui nous remet en présence de cette mélodie que nous avons rencontrée dans la première partie. Un voile s’est glissé entre la mélodie et nous, une sonorité est donc à chercher, à faire naître.

La foi et la sincérité dans cette musique sont à cultiver également en dehors du piano. La puissance de l’imagination reste un élément déclencheur de premier ordre, peut-être encore plus juste et complet que tous ces points techniques précédemment évoqués. L’écoute intérieure qui résonne en nous de manière unique, c’est cela que nous pouvons partager et qui justifie toutes ces heures sur notre instrument à chercher des moyens de les communiquer…