Reprise par Nina Simone, la chanson composée par Jacques Brel en 1959 a fait le tour du monde. Comment interpréter au piano ce standard absolu ? Le plus passionnément possible, bien entendu, mais pas seulement…

NIVEAU DÉBUTANT

Ne me quitte pas est l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la chanson française, et sans aucun doute l’un des plus beaux poèmes d’amour que l’on ait jamais écrits. Aucun autre texte que celui de Jacques Brel lui-même, aucune musique, ne sauraient mieux suggérer ce balbutiement incertain, murmuré entre deux pleurs et tellement désespéré, ceux de l’amant délaissé.

Où est la littérature, ici ? Inutile ! Où est l’érudition musicale ? Balayée !

Seul demeure dans cette chanson les errements de l’homme submergé par la douleur qui chancelle tel un ivrogne : « Ne me quitte pas… ne me quitte pas… » Brel l’a définie lui-même comme « la chanson d’un lâche qui plie sous le
chagrin
».

Il a également écrit la musique en collaboration avec Gérard Jouannest, l’un des deux pianistes qui l’accompagnaient – l’autre, François Rauber, étant aussi son arrangeur. J’ai eu la chance de beaucoup travailler avec celui-ci et il m’a beaucoup parlé du Grand Jacques et de leurs tournées à travers le monde, lorsqu’ils partageaient la même chambre dans de petits hôtels miteux.

Il me raconta que Brel était dévoré de trac, qu’il travaillait chaque note et qu’il affirmait : « Le talent je ne sais pas ce que c’est ; il n’y a que l’amour de la musique, tout le reste c’est de la sueur ». Voyons comment nous pouvons suivre son conseil.

S’il doit ressentir lui-même de l’émotion, le pianiste doit aussi donner à entendre le morceau à ceux qui l’écoutent. Et, pour cela, plus on pénètre dans la composition (dans l’harmonie), plus on peut l’exprimer avec pudeur et justesse.

D’abord, l’une des choses que vous devez sentir dans cette chanson est la répétition lancinante de ce mi qui revient sans cesse dans la mélodie. Ce mi est répété jusqu’à l’écœurement, bien qu’il soit habillé d’harmonies différentes à chaque fois : mi-mi-fa- mi-mimi-mi-fa-mi-mi

Mes. 1 à 3 : ce mi est la dominante du ton de la mineur, il est donc profondément interrogatif. Il est essentiel de sentir que ce mi questionne, qu’il supplie. Conséquence pour le jeu : jouez-le légèrement et sans écraser, vers le haut et sans poser la main. Ne cassez pas votre poignet vers le bas. Tirez ce mi vers le ciel, suppliez !

Mes. 4 : ce même mi (ce même son) devient la quinte de l’accord de la : c’est donc un autre personnage. Sentez comme il est différent. Jouez votre main droite en questionnement, mais relaxez davantage votre bras gauche sur le la de basse.

Puis la basse elle-même tourne autour du mi : elle exprime cette supplique (comme dirait Georges Brassens). Ne la posez pas non plus : veillez à suspendre, à attendre, à interroger avec la main.

Ce qui crée l’émotion dans cette chanson est que la musique ainsi que les paroles tournent en rond… On ne trouve pas l’issue harmonique, elle est sans cesse différée.

En revanche, lorsque vous arrivez à la fin de la première partie sur l’accord de la, soyez désespéré mais résigné. Expirez à fonds. Relâchez tout !

La deuxième partie s’ouvre sur un espoir, un élan musical. Cela se lit aussi dans les paroles (paroles et musique, tout marche ensemble) : « Moi je t’offrirai, des perles de pluie », mi-mi-fa#-sol#-la

Cependant, contrôlez l’émotion et le temps de votre jeu : surtout, ne pressez pas ! Maîtrisez chaque pulsation par votre main gauche : la-do-mi-la-do / fa-do-fa-la-do… Écoutez les notes des temps dans l’accompagnement. Sentez que le motif fait alterner espoir et désespoir : la première fois, le motif reste en la mineur. Cependant, lorsqu’il reprend : « Je creuserai la terre », mi-mi-fa#-sol#-la…, il s’ouvre sur un formidable espoir : chantez votre basse sur le mot « corps ». Brel écrit ici un sol bécarre : « Pour couvrir ton corps ». Sentez que cette note attire vers le mode majeur de do, et qu’il est plein d’espoir et de lumière.

Hélas, tout retombe aussitôt dans l’abatte- ment avec le retour du sol# et le mode mineur de la. Cette alternance d’espoir et de désespoir est contenue dans les notes.

La musique coïncide parfaitement avec les paroles, le sens du poème : la phrase suivante (« Je ferai un domaine où l’amour sera roi ») se hisse plus haut, vers le do aigu.

L’espoir est encore plus fort. Il attire même vers fa majeur, tonalité lumineuse et plus heureuse (grâce aux sol bécarre et si bémol). Hélas, l’amant sait bien au fond de lui-même que c’est impossible, qu’elle ne l’aimera plus, et c’est pourquoi, quand il termine sur ces mots : « Où tu seras reine… » la musique retombe en la mineur. Tout est perdu.

Dès lors, que reste-t-il à dire ? L’essentiel et rien d’autre : « Sois sage, ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille », disait Charles Baudelaire. Et Brel de s’écrier comme un fou : « Ne me quitte pas… Ne me quitte pas… » Faites passer l’harmonie et le sens du poème dans votre corps de pianiste… vivez ce morceau.