L’une des plus grande légende du jazz s’est éteinte jeudi dernier à l’âge de 97 ans. Celui qui a signé la bande son d’À bout de Souffle de Jean-Luc Godard laisse derrière lui une abondante discographie, reflet de son intarissable génie.

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L’homme était courtois, pourvu de l’humilité et de la malice qui n’appartiennent qu’aux véritables maîtres. Le pianiste était tout simplement exceptionnel, doté d’une technique et d’une inventivité phénoménales sur le clavier, objet du respect et de l’admiration de ses confrères pianistes Michel Petrucciani, McCoy Tyner, Jacky Terrasson, François Couturier, qui ne ménagèrent par leurs éloges. Il fut le plus grand pianiste de jazz français, européen, et l’un des tout premiers au monde pour qui sait entendre.
Né à Alger, il étudie le piano dès l’âge de sept ans avec sa mère, chanteuse d’opéra, et se produit localement dès 1942, en particulier au Hot Club. En janvier 1950 il s’installe à Paris. Très vite il est sollicité par les meilleurs jazzmen du moment. Il enregistre ainsi en 1953 avec Django Reinhardt et Don Byas, Lucky Thompson, Kenny Clarke et des musiciens de Stan Kenton de passage à Paris en 1956, Sidney Bechet et Stan Getz en 1957, faisant preuve de la capacité d’adaptation de son jeu à des contextes variés. Il développe en parallèle une musique plus personnelle, notamment en trio avec Pierre Michelot et Pierre Lemarchand, puis Jean-Marie Ingrand et Jean-Louis Viale. En 1954 il grave quatre faces avec les accompagnateurs de Sarah Vaughan, Joe Benjamin et Roy Haynes. Son talent de compositeur et arrangeur est mis en évidence lorsqu’en mai 1956 il enregistre avec le premier des big bands qu’il ne cessera de réunir au long de sa carrière (Quelle Heure est-il ?), regroupant la fine fleur des musiciens français de l’époque, dont Roger Guérin avec lequel il se produit par ailleurs régulièrement en quartet. A la demande de Léon Cabat, directeur du label Swing/Vogue, il grave quatre curieux disques 25 cm consacrés à des chansons populaires (dont L’Homme à la moto, Adieu Lisbonne, Que Sera Sera, La Marie Vison et Dors mon p’tit gars) sous le nom de « Jo Jaguar, son piano, son trio » ; mais aussi un 30 cm (réédité sous le titre Solal 56), premier album en solo où s’affirment une technique souveraine, une impressionnante imagination mélodique et une liberté rythmique lui autorisant brisures, voire savantes fantaisies, et variations de tempo. Il grave aussi à l’été 1959 une remarquable Suite en ré bémol avec le trompettiste Roger Guérin.
A la fin de 1959 il compose sa première musique de film, celle d’A Bout de Souffle de Jean-Luc Godard. Il en réalisera près d’une vingtaine. Suivront, entre autres, Deux Hommes dans Manhattan et Léon Morin Prêtre de Melville, Le Testament d’Orphée de Cocteau, Le Procès d’Orson Welles et Si le Vent te fait peur, étrange film belge d’Émile Degelin dont l’envoûtante musique reste aujourd’hui l’atout essentiel.
Mais la reconnaissance survient surtout avec la constitution d’un incomparable trio formé avec le contrebassiste Guy Pedersen et le batteur Daniel Humair, qui entre en studio en juillet 1960. L’album qui en résulte, Ouin Ouin !, comprend aussi des plages en solo mais l’exceptionnelle empathie du trio emporte l’adhésion.
Après Mister Solal, nouveau disque en big band pour Columbia, la salle Gaveau accueille Solal, Pedersen et Humair en mai 1962 pour un concert devenu mythique durant lequel après Jordu, standard totalement repensé, les trois hommes définissent une nouvelle conception du trio à travers six compositions originales du pianiste. Silences, écoute mutuelle autorisant toutes les libertés, modifications de tempo, brisures rythmiques, audacieuse redéfinition du rôle de chacun, cette formation est alors une des meilleures du monde, comme en atteste la Suite pour une Frise enregistrée peu après l’exploit de la Salle Gaveau.
Dès lors Martial Solal est invité à se produire au Festival de Newport en juillet 1963 avec la rythmique de Bill Evans composée de Teddy Kotick et Paul Motian. Une carrière américaine s’ouvre pour lui ; il joue à Monterey, à San Francisco, au Carnegie Hall. Mais le souci d’une famille restée en France l’amène à y renoncer. Le 11 décembre 1963 une nouvelle prestation à la salle Gaveau achève de lui asseoir une réputation de premier plan. Il poursuit compositions originales et arrangements soignés pour un nouveau trio formé début 1964 avec Bibi Rovère et Charles Bellonzi, s’autorisant plusieurs plages au clavecin (Martial Solal en liberté, Fafasifa). En solo (Himself, Nothing But Piano, Plays Duke Ellington, Improvisations), en duo avec le contrebassiste Niels-Henning Ørsted Pedersen (Movability), avec l’harmoniciste Toots Thielemans (pour Érato) ou Stéphane Grappelli (Happy Reunion), en trio (Suite For Trio) ou en grand orchestre (Dodecaband), Martial Solal témoigne dans les années qui suivent, notamment à Varsovie en 1978, de son exceptionnel talent d’improvisateur, d’une invention mélodique et rythmique quasi inépuisable.
Considéré à juste titre comme un maître du piano, Martial Solal n’a cessé, du solo au big band, de faire preuve d’un toucher d’une précision exceptionnelle, d’un sens aigu de l’harmonisation, d’une approche originale et exigeante du clavier qui toutefois laisse à l’humour une place bienvenue, sorte de politesse de la science musicale.
