Le Festival d’Abou Dhabi rassemble des artistes du monde entier avec pour objectif de jeter des ponts entre les cultures. Retour dans ce reportage sur le lancement de l’édition 2024.

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Crédit photos : Elsa Fottorino

Admirer un Bellini au Louvre, manger des escargots au Fouquet’s, assister à une conférence à l’amphithéâtre de la Sorbonne et finir sa journée par un concert symphonique. Nous ne sommes pas à Paris mais à Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis (EAU), où se mêlent traditions islamiques ancestrales et influences culturelles internationales.
Dans les effluves printaniers de la fin du mois de janvier, la 21e édition du Festival d’Abou Dhabi vient d’être lancée. Entre gratte-ciel, gigantesques avenues, chantiers colossaux, trottoirs aussi propres que vides, la ville située sur les côtes méridionales du golfe Persique s’étend à perte de vue sans que l’on puisse embrasser ses proportions. Ce soir, nous allons assister au gala Puccini dont on célèbre le centenaire de la disparition. Pour l’occasion, l’Orchestre du Festival Puccini de Torre del Lago – berceau du compositeur à quelques kilomètres au nord de Pise – a été invité ainsi que le ténor Francesco Meli et la soprano Valeria Sepe qui assurent la partie vocale. Cette soirée est le fruit d’une coproduction entre le festival, l’ambassade d’Italie aux Émirats arabes unis et l’institut culturel italien à Abou Dhabi. La diplomatie culturelle est au cœur des enjeux du festival. Projet phare de l’ADMAF (Abu Dhabi Music and Art Fondation), l’événement convie musiciens et phalanges du monde entier. Chaque année, un pays est à l’honneur. En 2024, la Chine tient le haut du pavé.
Créé par Huda Alkhamis-Kanoo qui en est aussi la directrice artistique, une femme à la mise extrêmement soignée, visage affable, poignée de main chaleureuse, chignon impeccable et robe couture, le festival a notamment pour ambition de porter un message d’entente et de dialogue dans cette région stratégique du monde. La fondatrice insiste sur ces valeurs « d’éveil des consciences, de coexistence et de paix » dans son éditorial. C’est en substance le propos de l’ambassadeur d’Italie aux Émirats, Lorenzo Fanara qui nous reçoit à demeure, autour d’une brioche et d’un café. Sa maison est située dans un quartier résidentiel aux proportions plus humaines que le reste de la ville. Autour de la table ovale, diplomates, artistes, journalistes italiens, libanais, quelques membres de l’équipe du festival, Franco Moretti, directeur général de la Fondation Festival Puccini ainsi que le chef d’orchestre Jacopo Sipari di Pescasseroli figurent parmi les convives. « À l’explosion de la violence, nous répondons par l’explosion de la musique », affirme d’emblée Lorenzo Fanara. Le chef d’orchestre souligne de son côté l’universalité de la musique de Puccini, qui rassemble dans ses opéras tous les sentiments et les passions humaines.

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Rendez-vous est donné le soir-même à l’Emirates Palace, vaste complexe de luxe au bord de l’eau digne d’un décor de James Bond : marbre rutilant, allées de palmiers (intérieures), armées de majordomes, ballet de limousines. Une succession de lobbies, escalators, espaces de déambulation finit par déboucher sur une vaste salle de 1100 places, moquette, sièges en bois, large scène surmontée par le faucon Quraysh, emblème des EAU. Dans les rangées, on entend parler toutes les langues, français, anglais, italien… Le public rassemble un grand nombre d’expatriés en goguette. Au premier rang, les officiels devisent dans leurs dishdashas, de longues tuniques blanches, en attendant le début du concert.
L’orchestre démarre avec un prélude symphonique, avant d’enchaîner avec les grands airs de Gianni Schicchi, La Fanciulla del West, Madame Butterfly, Tosca… Francesco Meli et Valeria Sepe offrent une belle performance vocale. Du côté du chef, on décèle une certaine instabilité rythmique mais celle-ci est compensée par la finesse d’interprétation et la solidité du ténor comme par les aigus gracieux de la soprano. Un concert accueilli par une standing ovation. En bis, c’est une œuvre d’Ihab Darwish, Lawlaki, faisant la part belle aux grands mouvements mélodiques des cordes, qui est créée. Pour la première fois, une œuvre d’un compositeur émirati est donnée sur son territoire. Le dialogue interculturel est décidément inscrit dans l’ADN du festival. C’est ce que confirme Toufic Maatouk, vice-directeur général de l’ADMAF et du festival. Ce chef d’orchestre libanais qui gère la programmation de la manifestation nous accorde quelques minutes d’entretien sur le campus flambant neuf de la New York University, quelques minutes avant le concert du violoncelliste Pablo Ferrández et du pianiste Luis del Valle. « L’objectif est de relier Abou Dhabi au monde et le monde à Abou Dhabi. Nous avons aussi le festival “abroad” : nous réalisons des coproductions avec toutes les grandes maisons d’opéra. Je peux citer, par exemple cette année, Le Vaisseau fantôme au Met, Médée au Teatro Real de Madrid. En 2025, nous avons un projet avec l’Opéra de Paris. » Sur le plan de la programmation locale, « les choix artistiques reviennent au festival », insiste le musicien. Et si cette manifestation est tournée vers l’extérieur, elle est aussi bien implantée localement.

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Ancrage territorial

« L’identité du festival est très bien marquée depuis sa création. Sa fondatrice insiste toujours sur le contenu que nous présentons, le développement des activités pour la communauté qui nous entoure. Nous développons beaucoup d’actions pour l’éducation, nous organisons des masterclasses… Les élèves de nombreuses écoles assistent aux répétitions. Le festival, c’est un ancrage dans le territoire… », poursuit-il. Les artistes se rendent également dans les écoles publiques pour donner de petits concerts. La violoniste chinoise en résidence, Lia Zhu, forme aussi des quatuors et des sextuors avec des étudiants musiciens locaux. Un développement essentiel, d’autant qu’il n’existe pas d’orchestre à Abou Dhabi ni de salle de concert attitrée pour la musique classique, même si un projet est évoqué par le gouvernement. D’ailleurs, pour le gala Puccini, une violoncelliste émiratie avait pour l’occasion rejoint les rangs de la formation italienne. « Notre ambition est de présenter ici quelque chose d’unique, en affinité avec ce dont le monde actuel a besoin tout en maintenant un niveau très élevé. Tous les orchestres du monde sont venus. Le but n’est pas seulement d’organiser un concert mais que la musique ait une influence sur les gens qui habitent ici. Avec plus de vingt ans d’ancienneté, on part de zéro. La culture musicale a besoin de temps pour s’imprégner », conclut Toufic Maatouk qui se félicite d’un succès de billetterie, que ce soit à l’Emirates Palace, au Red Theater (800 places) ou au Blue Hall (200 places).
On en a la preuve instantanée. La petite salle de musique de chambre du campus est bien remplie, cette fois en grande majorité avec un public d’étudiants. Les musiciens espagnols jouent un programme très contrasté : les chansons populaires de Manuel de Falla, la 3e sonate pour violoncelle et piano de Beethoven, l’irrésistible Vocalise de Rachmaninov et enfin la Sonate de Franck. « J’ai choisi la musique espagnole car je voulais apporter quelque chose de chez moi. Il existe un lien entre la musique populaire espagnole et la musique arabe, notamment du point de vue de l’harmonie, de l’écriture, du caractère. La musique espagnole a été très influencée par la musique arabe », précise Pablo Ferrández. Sur scène, le jeu des deux interprètes et à l’unisson : intense et racé. Le son du violoncelle est rond et chaud. Peut-être est-ce en partie dû à la qualité de l’instrument, un Stradivarius de 1689, l’« Archinto » qui a été très peu joué. L’évidente complicité des musiciens se déploie à mesure du concert. Ils ont tous deux étudié à la Reine Sofia et n’hésitent pas à partager la scène comme les cours de tennis madrilènes. Ici, ils se renvoient la balle avec panache !  Elsa Fottorino

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