Retour aux sources pour cette édition du Festival Radio France, qui a ouvert le bal le 8 juillet en plein cœur de Montpellier. Bach est à l’honneur cet été, mais aussi Mozart, Beethoven, Mahler, Ravel, le jazz et la musique de film.

Crédit photo : Luc Jennepin
Le 10 juillet à la salle Pasteur du Corum, la jeune Alexandra Dovgan nous confie un programme ambitieux, confrontant l’opus 110 de Beethoven à la 2e Sonate de Schumann, et les Variations sur un thème de Corelli de Rachmaninov à la 2e Sonate de Scriabine. La pianiste, du haut de ses 17 ans, s’affirme par le raffinement de son toucher, d’une parfaite rondeur, et par la force tranquille d’un récit soigneux. La pénultième sonate de Beethoven dévoile une palette discrète mais rayonnante, du ruissellement d’arpèges du premier mouvement au contrepoint lumineux du final. La maîtrise est stupéfiante — trop, peut-être, pour apprivoiser les caractères notoirement éphémères de cette œuvre tardive. La plus élusive des trois dernières sonates résiste ainsi à l’exploration solennelle de la pianiste, laquelle ne s’autorise pas la moindre légèreté ni de fougue, même dans l’emportement du scherzo. Une admirable traversée de l’œuvre, néanmoins, qui va sans doute prendre de l’ampleur avec le temps. Schumann fascine davantage par les articulations acérées, exécutées avec un léger non-legato, pour évoquer finement l’agitation de ces pages sans encore aller jusqu’au bouleversement. Or, la discipline palpable de cette première partie se transcende dans la deuxième, où les univers envoûtants de Rachmaninov et de Scriabine trouvent une expression sublime dans le regard perspicace d’Alexandra Dovgan. Les Variations Corelli, livrées d’une traite, enchantent par leur élan haletant et la richesse des couleurs. L’imagination de la pianiste prend son envol, s’emparant avec brio de la multitude d’atmosphères et de l’étrangeté du paysage harmonique, tout en veillant à la clarté de la polyphonie, si essentielle chez Rachmaninov, et de la complexité rythmique. L’œuvre de Scriabine, entre sonate et fantaisie, confirme le grand talent de l’interprète, laquelle érige une fresque emplie de sonorités parfumées et d’inspiration lyrique.
Le lendemain, Beethoven fait son retour sur la scène de l’Opéra Berlioz, cette fois-ci sous les doigts fulgurants d’Evgeny Kissin. Le récital très attendu du titan du piano ne manque pas de surprises, en commençant par la 27e Sonate du maître de Bonn, une excursion aussi déroutante qu’elle est exigeante, pour l’auditeur comme pour l’interprète. Un demi-sourire inhabituel sur les lèvres, Evgeny Kissin salut la salle comble avec un brin d’appréhension avant de s’atteler sans tarder à l’ouverture passionnée de la sonate. Se demandait-il si le public était prêt à entendre cette œuvre tel qu’il l’entendait — puissante, intransigeante, acharnée ? La fierté d’un Beethoven héroïque se plie sous le toucher insistant et appuyé du pianiste russe, porteur d’une vérité qui ne permet aucune indulgence, que ce soit dans la densité sonore ou dans l’austérité du récit, alors que Beethoven se tourne déjà vers la lumière dans le deuxième mouvement. Chaque note semble porter le poids d’un aveu, et l’intention musicale déborde aussi dans les crispations corporelles du pianiste qui n’ont rien à voir avec la difficulté technique mais avec l’intensité du discours. De cette traversée déconcertante s’élève le chant désolé du Nocturne en fa dièse mineur, op. 48 n° 2 de Chopin, préparant la noirceur bouleversante qui envahit ensuite la Fantaisie en fa mineur. Il faut adhérer à la vision singulière de Kissin mais la récompense est grande, car sa Fantaisie est une véritable leçon de lyrisme russe et de virtuosité pure, le tout au service de la musique de Chopin, compositeur dont il a le secret. Les quatre Ballades de Brahms basculent entre la sévérité de son Beethoven (nos 1 & 2) et des révélations géniales. La 3e, plus scherzo que ballade, évoque à nouveau la rage chopinienne. La 4e se retire dans un recueillement profond, où le soliste oublie la scène, étirant la succession d’harmonies jusqu’à suspendre le temps. Un moment de grâce inoubliable. L’interprète en sort visiblement ému ; son message est passé. La 2e sonate de Prokofiev, fiévreuse et mordante à souhait, laisse surgir le visage jeune de l’enfant prodige qui traverse les quatre mouvements avec une insouciance irrésistible et une candeur touchante. Trois bis, de Chopin, Prokofiev et Brahms, régalent le public debout, totalement conquis, avant le salut final d’un artiste généreux, exigeant, immense.
Pour plus d’informations
Le festival Radio-France Occitanie Montpellier
Alexandra Dovgan, programmation
