Le grand pianiste Byron Janis qui fut l’un des élèves d’Horowitz s’est éteint le 14 mars à New York, à l’âge de 95 ans.

Byron Janis ©SDP

Byron Janis (1928-2024) avait à peine pu retenir ses larmes à l’issue d’une de ces longues séances de dédicaces qui écrivent l’histoire du Festival de La Roque d’Anthéron. Ému d’avoir joué à guichets fermés, échangé avec de nombreux mélomanes de tous âges, dans un pays où il n’avait pas joué depuis tant d’années, le vieil homme avait craqué quand un petit garçon d’une dizaine d’années, venu lui faire signer la pochette de son disque des concertos de Rachmaninov, lui avait dit que c’était un de ses albums préférés, qu’il apprenait le piano au conservatoire de Marseille et qu’il rêvait de jouer un jour comme lui. C’était trop.

La France entretenait une relation particulière avec ce pianiste américain, mort le 14 mars à New York, âgé de 95 ans, alors même qu’il n’avait pas joué énormément dans notre pays, et plus du tout depuis qu’une arthrite terriblement douloureuse l’avait éloigné de la scène, avant qu’il ne revienne en ayant reconstruit une technique qui lui permettait de rejouer. Il avait donné dans l’Hexagone des récitals dans les années 1960 et s’était produit avec les orchestres de la radio. Janis y avait même découvert des manuscrits de valses de Chopin, conservés dans la bibliothèque des comtes de La Panouse, lors d’un séjour dans le château de Thoiry où l’on allait très bientôt réinventer l’idée même du zoo. Mais les disques de ce grand lion du piano avaient peu à peu quitté les bacs des disquaires, à l’exception de trois albums glorieux enregistrés pour Mercury, à Londres et à Moscou pendant la guerre froide, à l’issue de concerts triomphaux. Toujours maintenus au catalogue, les deux concertos de Liszt, le Concerto n° 3 de Prokofiev et les Concertos nos 1, 2 et 3 de Rachmaninov, avec Antal Dorati et Kirill Kondrachine, ont maintenu son nom au panthéon. Trois disques adulés par les pianistes et les mélomanes unis dans l’admiration pour un jeu révolutionnaire qui cultive en un tout inséparable virtuosité incandescente et puritanisme expressif.

Un génie de l’instrument

La vie de Janis, sa formation importent finalement peu, car elles n’expliquent pas quel génie de l’instrument il fut. Bien sûr, il a été l’élève des légendaires Josef et Rosina Lhévinne, puis d’Adele Marcus à la Juilliard School – comme tant d’autres –, et enfin de Vladimir Horowitz – comme très peu d’autres –, mais la fluidité, la netteté étincelante de son pianisme, la grande économie avec laquelle il use de la pédale, le caractère direct d’une approche musicale aussi franche qu’intellectuellement dominée sont à lui, et à lui seul. À ce niveau, la formation instrumentale libère ce qui ne s’apprend pas. On prend la mesure de l’art incomparable de Byron Janis en écoutant tous ses enregistrements réédités récemment par RCA et Decca. Qu’il se lance avec rouerie dans les Arabesques sur le Beau Danube bleu de Schulz-Evler, ou mette en scène la Sonate « La Tempête », ou élève un monument sensible à la Sonate op. 109 de Beethoven, raconte les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, swingue comme Gershwin dans la Rhapsodie in Blue, il est ce passeur électrisant et fulgurant, profond sans emphase, virtuose sans vulgarité qui lançait « Apostrophes » chaque vendredi soir à la télévision dans ce qui reste sans doute le meilleur enregistrement du Premier concerto de Rachmaninov.

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