« À la santé de Mozart et de Toshio Hosokawa ! » C’est à cette célébration que nous invite la pianiste japonaise Momo Kodama dans son dernier disque où il est question d’un lotus au clair de lune…

Dans votre dernier disque vous interprétez Lotus under the Moonlight de Toshio Hosokawa ainsi que le Concerto n°23 en la majeur de Mozart. Pourquoi avoir rapproché ces deux compositeurs ?

Il faut savoir que ce concerto d’Hosokawa a été créé à Hambourg en 2006 pour le 250e anniversaire de la naissance de Mozart. En hommage à son génie, la Norddeutscher Rundfunk avait commandé auprès de quatre compositeurs l’écriture d’un concerto chacun. Hosokawa était chargé de choisir l’un des concertos pour piano de Mozart et d’en composer un second lui-même. Il m’a invitée pour faire la première.

Trinquons alors, comme vous le faites : «Kanpai to eternal Mozart and Toshio Hosokawa!»

Oui, kanpai veut dire « santé » en japonais. La musique de Mozart est intemporelle et Hosokawa, en lui rendant hommage, continue l’histoire de la musique. Les compositeurs contemporains n’existent pas sans leur passé. Les œuvres sont liées les unes aux autres. Lotus under the Moonlight reprend un passé tout en étant tourné vers le futur, comme la vie poursuivant son chemin. Chaque pièce en soi est un chef-d’œuvre, mais il est important de savoir d’où elle vient et où elle mène.

Et c’est vous qui reprenez et incarnez ce lien…

Tout à fait. Être associée à cette histoire est un privilège. L’interprète est un pont entre la partition et le public. Mais comment lui présenter l’œuvre ? Tout est question de cohérence, de logique et d’associations. Or je suis intimement convaincue que le disque doit s’écouter de manière linéaire, du début à la fin, comme un chemin ou un voyage. Commencer par le concerto d’Hosokawa, ce n’est pas anodin, c’est proposer une nouvelle écoute du concerto de Mozart en projetant sur lui une nouvelle lumière.

Le chemin et le voyage sont des thèmes qui vous inspirent. Quelle est leur place aux côtés de l’image du lotus ?

Le voyage offre une expérience. La musique a le pouvoir de transporter. La salle avant et après un concert n’est pas la même : l’air a complètement changé. Avec Lotus under the Moonlight, il s’agit d’une élévation. Le jeu commence par deux notes très douces : la surface de l’eau. Le piano représente la fleur de lotus baignant au clair de lune. Ses racines se développent dans la boue et la vase puis le lotus émerge et s’élève vers la lumière. À la fin de l’œuvre, dans un écho très lointain, Hosokawa cite le second mouvement du concerto de Mozart. C’est la révérence du lotus et avec lui, c’est l’Orient qui s’incline vers l’Occident. C’est Hosokawa qui rend hommage au génie de Mozart.

Ce voyage entre l’Orient et l’Occident, c’est aussi le vôtre. Vous êtes la fleur de lotus sous la lumière de la lune…

(Sourire) J’ai en effet quitté le Japon à un an et ai rejoint l’Allemagne, la Suisse puis la France. La culture japonaise m’a été transmise par ma mère. Cette culture, c’est mes racines : il faut avoir des racines quelque part pour être libre partout. Avec tous ces voyages, c’est très facile sinon de perdre son identité.

Retrouvez-vous dans cette œuvre la culture japonaise dont vous parlez ?

Oui. Le thème de la nature et de sa beauté est central au Japon. Là-bas, il existe un dieu pour chaque fleur. Sans être un peuple religieux, les Japonais sont très spirituels. Rappelant la forme des mains refermées en prière, le lotus est un symbole fort du bouddhisme. Leur sensibilité au silence et au souffle habite d’ailleurs Hosokawa. Et c’est assez difficile de les incarner au piano ! C’est pour cette raison qu’il fut un temps où Hosokawa n’aimait pas écrire pour le piano. L’écriture de Lotus under the Moonlight le réconcilie avec l’écriture pianistique. On retrouve ce souffle dans son concerto mais surtout à l’orchestre : les notes se superposent, les nuances très subtiles se décalent. L’ambiance devient flottante, atmosphérique. L’orchestre est à la fois l’air, l’eau, la nuit, la boue : quelque chose d’intemporel.

Et si le lotus s’épanouit au clair de la lune, comment se sont passées pour vous les répétitions avec l’orchestre ?

L’ambiance au Mito Chamber Orchestra est particulièrement délicieuse et assidue : on y est comme dans une famille. Les musiciens se rassemblent quatre à cinq fois par an pour jouer ensemble. Ils viennent de tous les pays pour le chef Seiji Ozawa. Certains ont étudié avec lui et sont si proches qu’ils le tutoient et le conseillent ! L’ambiance y est très amicale et conviviale, mais sans concession. On retrouve cette proximité dans l’enregistrement. On y retrouve aussi le live: la présence du public et son énergie. C’est revitalisant. Ça fait du bien au corps et à l’âme.

Votre enregistrement transmet cette énergie du public. Il a hâte de vous suivre dans vos nouveaux projets. Quelque chose à venir ?

Oui ! Hosokawa devrait bientôt proposer une pièce pour deux pianos. Jusqu’à présent, j’ai créé un certain nombre de ses œuvres que je joue deux à trois années de suite. La création donne de l’espoir. C’est important pour moi. Elle fait partie de ma vie. Alors je croise les doigts !

Propos recueillis par Sophie Perrin-Ravier

Crédit photo : Marco Borggreve

Momo Kodama,
Seiji Ozawa, Mito Chamber Orchestra,
Mozart, Hosokawa,
ECM, 2021

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