La cinquantième saison des mythiques Concerts du dimanche matin au Théâtre des Champs-Élysées sera aussi la dernière. Leur fondatrice et productrice, Jeanine Roze ouvre pour nous son livre de souvenirs…

Jeanine Roze ©Edouard Brane

Jeanine Roze. Crédit photo : SDP Édouard Brane

La productrice de concerts Jeanine Roze nous reçoit dans ses bureaux haut perchés rue du Colisée. Un lieu stratégique, à la croisée des théâtres qu’elle a arpentés toute sa vie. L’œil vif et clair, cette femme de 80 ans à l’autorité naturelle est devenue une véritable institution du monde musical, après avoir essuyé quelques revers dans sa jeunesse. Celle qui continue de produire Grigory Sokolov, Fazil Say ou Benjamin Grosvenor s’est hissée dans ce milieu grâce à beaucoup d’audace, de curiosité, d’indépendance et à une redoutable force de caractère. La fondatrice des Concerts du dimanche matin a toujours gardé son cap. L’année 2024-2025 marque la fin de sa saison dominicale au Théâtre des Champs- Élysées. Mais on continuera de la suivre dans d’autres projets. Récit d’un itinéraire aux contours romanesques…

Les années Barbara

À 19 ans, je suis embauchée comme rédactrice publicitaire dans l’agence qui s’occupe de l’Olympia. C’est mon premier job. J’aI été élevée à l’Écluse, le cabaret de la rive gauche dont le directeur était un ami d’enfance de ma mère. C’était le seul endroit où j’avais le droit de sortir le soir car il me ramenait. Là, vers 15 ans, j’ai connu Barbara. À un moment, j’ai quitté l’agence pour faire du secrétariat artistique. Je me suis retrouvée à gérer Barbara, Reggiani, Anne Sylvestre… Je m’occupais aussi bien des contrats, de l’enterrement de la grand-mère, des tournées avec la sono dans le coffre de la voiture… J’ai fait ça pendant plusieurs années. Il fallait être corvéable à merci, habiter à côté des artistes… Je travaillais 365 jours par an. En 1968, j’en ai eu marre. J’allais avoir 25ans quand j’ai arrêté. Soudain, on ne me prenait plus au téléphone, comme si les six ou sept ans où j’avais travaillé dans ce milieu étaient effacés. Ça a été la leçon de ma vie.

Petite main chez Barclay

Grâce à un des deux directeurs de l’Écluse, j’ai été reçue par Hubert Ballay, le grand patron de chez Barclay. « Pour emmerder Barbara, Hubert t’engagera tout de suite », m’avait-il dit. Hubert Ballay, c’est le monsieur de Dis quand reviendras-tu ?. On n’imagine pas le train de vie des maisons de disques à l’époque. Il y avait des campagnes d’affichage énormes, tous les programmateurs étaient invités à faire des voyages et quand ils ne pouvaient pas venir on leur envoyait les clés d’une 2-CV mise à leur disposition. Hubert Ballay m’a recrutée pour des remplacements. Un jour, j’ai atterri au département classique tenu par Ivan Pastor. Il avait engagé quelques artistes avec lesquels il faisait des tubes : Patrice Fontanarosa, Bruno Rigutto et surtout Michel Dintrich dont les disques se vendaient à plusieurs millions d’exemplaires. Pour finir, je me fâche avec Ballay et je me mets à mon compte. Je décide : « si j’existe, ce sera pour moi ».

Le chapiteau Barrault

Je monte un bureau avec de la variété et du classique. Ce n’est pas simple, je n’ai pas de fichier, je ne tombe pas sur les bonnes personnes. Je décide alors de monter huit concerts à Paris d’une durée d’une heure environ pour les faire connaître. Je me charge de trouver un lieu. Je n’ai pas un rond et je ne connais rien. On va faire ça le dimanche matin. Grâce à Marcel Landowski – dont je « vendais » la musique auprès des orchestres pour les éditions Choudens afin de payer le bureau –, j’ai été reçue chez Jean-Louis Barrault au Chapiteau de la gare d’Orsay. Il m’a dit : « Je te donne le théâtre si ça ne me coûte rien ». Cela signifiait que je ne payais pas les artistes. Ouvrir son théâtre lui coûtait cher en réalité. Je suis restée quatorze ans avec Jean-Louis et il ne m’a jamais fait payer. Pour la deuxième saison, nous sommes en direct sur France Musique et la radio donne un peu d’argent. Nous décidons d’établir un tarif au nombre de personnes sur scène. Tout le monde accepte avec enthousiasme, il n’y a pas d’ego, les artistes sont tous inconnus. Jusqu’à ce jour, c’est toujours comme ça.

Les débuts au TCE avec les Berg

À la fin des années 1980, je rends ma licence d’agent et je prends une licence d’entrepreneur du spectacle. Ce que j’aime, c’est produire des artistes, prendre des risques, faire ce que je veux. En novembre 1988, je loue le Théâtre des Champs-Élysées huit fois pour produire l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven par le Quatuor Alban Berg. Autant dire que je n’ai pas un sou. Tout le monde me dit que je suis folle. Mais je n’ai pas un seul doute. Je suis comme un poisson dans l’eau avec ce quatuor. On fait 11 000 entrées. Je deviens alors productrice des Concerts du dimanche matin. Mais je produis aussi des concerts le soir. Je fais un deal extrêmement important avec les artistes : ils jouent d’abord le dimanche matin car en général, ils ne sont pas connus chez nous. Je les fais revenir tous les ans s’il le faut, jusqu’à ce que j’aie créé leur public. Là, ils passent au soir, mais ils s’engagent à revenir le dimanche matin, de manière à crédibiliser les jeunes que j’engage et pour la trésorerie car si je ne fais jouer que des jeunes, je ne m’en sors pas. C’est un accord qui a fonctionné jusqu’à l’arrivée de la Philharmonie où les questions d’exclusivité sont devenues complexes à gérer.

Construire des parcours

Au début, les musiciens arrivaient au bureau par cooptation. Un jour, le flûtiste Alain Marion m’envoie Jean-Claude Pennetier. Je ne sais pas qui c’est, je ne connais personne, je n’ai pas de jugement. Cela fait des mois que je passe mes nuits à écouter de la musique. Que je vais aux répétitions d’orchestre. Je commence avec Pennetier et au bout d’un an, je lui dis : « Vous devriez jouer du Schubert » – « Je ne joue pas de Schubert », me répond-il. Finalement, il m’écoute et ça devient son compositeur. Ce sont des choses magiques. À un moment, tous les agents internationaux m’envoient leurs jeunes artistes et je peux me faire mon jugement. J’entends, j’absorbe, cela devient naturel. En définitive, le public du dimanche matin me ressemble. Il y a sûrement des gens avec une grande culture musicale. Mais d’autres qui n’en ont aucune et m’ont fait confiance depuis 1975 et découvrent peu à peu la musique. Le public du théâtre de Barrault n’était pas spécialement mélomane. Barbara, on lui disait toujours qu’elle ne dépasserait pas les 90 personnes. Elle répondait : « Un jour je vais être prête, le public sera prêt, la question c’est que nous serons prêts ensemble. » Moi, mon job, c’est cela, qu’on soit prêt ensemble. J’ai parfois réussi, d’autres fois j’ai raté. Mais je n’ai pas de regrets. L’intérêt pour moi, c’était la construction et les parcours.

Une longévité de cinquante ans

Pour cette dernière saison, j’ai travaillé pour dire au revoir. Le premier objectif est de faire se rencontrer anciens, moyens, plus jeunes. Cela n’a pas toujours été facile. J’ai donné la priorité maximum au quatuor à cordes. Le seul dont je n’ai pas le programme, c’est Bertrand Chamayou, qui fera la surprise. Pour l’instant, personne ne sait ce qu’il a prévu. Le public me connaît mieux que les gens de métier, surtout les jeunes générations qui arrivent. Ici, je compte les fauteuils. Je n’ai aucune aide financière. Quand j’ai eu un peu de mécénat, je l’ai toujours dépensé pour la communication. Une belle brochure, un affichage, faire en sorte que tous mes programmes soient gratuits pour le public. La production doit être assumée par la billetterie. Le plateau, le bureau, les collaborateurs… Le placement est libre car je ne veux pas de hiérarchie entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui en ont moins. Les Concerts du dimanche matin, c’est un prix unique, la gratuité pour les moins de 9 ans et 200 places pour les Restos du cœur et les Petits frères des pauvres.

Les grands moments du dimanche : poésie turque, Schubert en chaussettes… Les Berg ont formaté ma vie. Je me souviens aussi d’un concert de Fazil Say en hommage au grand poète turc Nazim Hikmet avec Mathieu Amalric. Il ne le connaissait pas mais il se trouve que sa mère (Nicole Zand), qui avait été journaliste littéraire au Monde, avait interviewé Hikmet à Moscou dans les années 1950. Nous avons publié cet entretien dans le programme ! Ça a été un des plus beaux concerts de ma vie. Évidemment, je pense aussi aux récitals de Jean-Claude Pennetier dans Schubert. Et du grand parcours avec François-René Duchâble qui, à l’âge de 17 ans, était le seul pianiste français qui remplissait les salles – Pleyel, le Théâtre de la Ville… Un jour, j’ai réuni Pennetier et Duchâble dans la Fantaisie de Schubert. C’était la folie la plus totale, on refusait du monde. Avant de monter sur scène, Pennetier a une crise de goutte et ne peut pas enfiler ses chaussures. Que fait Duchâble ? Il retire les siennes. Ils jouent tous les deux en chaussettes et c’est extraordinaire musicalement. Jamais je n’ai entendu un Schubert comme ça. À la sortie, le commentaire des gens était génial : « Tu as vu, ils avaient enlevé leurs chaussures pour ne pas se marcher sur les pieds ! » Nous avons eu aussi tout un voyage avec Jean-Claude Malgoire et la Grande Écurie. C’était comme la famille avec les Berg.

Des projets jusqu’à ses 85 ans

Je reprends ma collaboration avec Jonathan Biss. Il y aura toujours Sokolov et d’autres pianistes. Pour le premier concert de Sokolov à Paris, nous avions vendu 300 places. Aujourd’hui, quand les gens quittent le récital, c’est tout juste s’ils ne m’envoient pas un chèque en blanc pour l’année suivante !J’ai des projets jusqu’en 2028, mais pas au-delà car j’aurai 85 ans. Ce sera le bicentenaire de la mort de Schubert, mon compositeur favori.

Conversation avec Elsa Fottorino

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