Sous les auspices de Richter, le Trio Wanderer ou encore Jonathan Biss ont brillé lors des Fêtes Musicales en Touraine.

Pour le soixantième anniversaire des Fêtes musicales en Touraine organisées dans la Grange de Meslay tout près de Tours, « Sviatoslav Richter, le pianiste libre » a été baptisé, magnifique rosier buisson rose pâle au cœur plus foncé et au parfum capiteux. Les mélomanes jardiniers pourront l’acquérir aux pépinières Mela Rosa qui en sont le créateur.

©Gérard Proust

Crédit photos : Gérard Proust

Un Chopin terrestre

Commençons par la fin. C’est le Quintette à cordes du Sinfonia Varsovia qui a refermé cette édition en compagnie de Marie-Ange Nguci dans les deux concertos de Chopin. Le quintette joue très bien, mais un chef manque ! Allure pas assez décidée et paradoxalement jeu un peu lourd face à un piano qui mange tout cru les cinq cordes, bien que la pianiste jamais ne les écrase. La contrebasse semble en retard, ce qui n’est pas le cas, mais c’est l’impression qu’elle donne en alourdissant le flux musical. Pas aussi à l’aise qu’attendu, car elle est une musicienne et une pianiste de premier plan, forte en thème et hypersensible, Marie-Ange Nguci ne réussit pas à faire décoller ces concertos attirée vers la terre par un accompagnement qui ne la porte pas

Place aux lauréats de concours avec Masaya Kamei et Dmitry Masleev

La journée de dimanche avait commencé par le récital de Masaya Kamei, vainqueur du Concours Long-Thibaud. Il ne nous a pas semblé prêt et d’ailleurs, il est encore sagement l’étudiant en Allemagne de Momo Kodama. Il s’écoute un peu complaisamment dans les Variations sur « La Ci darem la mano » de Chopin, comme s’il ne connaissait pas la version pour piano et orchestre, ignore tutti et soli. Et surtout ne semble non plus pas connaître Don Giovanni de Mozart dont Chopin a tiré le thème que Masaya Kamei n’articule pas vocalement. Gaspard de la nuit ? Joliesse d’« Ondine », vaporeuse évocation du « Gibet » et absence de dramaturgie dans « Scarbo » font tiquer.

Les festivals font se succéder grands et moins grands moments, d’autres qui auraient pu en être si…  Samedi soir, Dmitry Masleev, Premier Prix du Concours Tchaïkovski de Moscou en 2015. Il joue magnifiquement, ça il n’y a aucun doute et son tout récent disque des Saisons de Tchaïkovski (Mirare) le démontre. Mais vraiment peut-on ainsi enquiller des petites pièces de Tchaïkovski, de Glinka, de Balakirev, une transcription que c’est pas la peine d’Une nuit sur le mont chauve de Moussorgski, des préludes et études de Rachmaninov… sans qu’aucune pièce ne vienne donner un centre de gravité à un propos dès lors éparpillé ? Un grand Schumann, un grand Chopin ont manqué…

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Le Trio Wanderer et Jonathan Biss au sommet

Quelques petites heures plus tôt, le Trio Wanderer entrait en scène pour deux trios op. 70, dont le fameux « Les Esprits », de Beethoven. Plus de trente-cinq ans de travail en commun n’ont en rien éteint leurs élans. Tout est juste dans leurs interprétations : le poids, l’articulation, l’allure, le sentiment, le naturel et l’absolue simplicité des échanges entre un violon frémissant et intuitif, un violoncelle généreux et un piano fédérateur à l’autorité souriante faite de doigts véloces et légers, d’une diction aussi évidente et naturelle que celle de Clara Haskil.

La veille au soir, Jonathan Biss donnait les Sonates en la majeur D 959 et si bémol majeur D 960, en ouverture du festival. Le temps s’arrête quand le pianiste prend la lampe du Wanderer pour avancer dans la nuit noire d’une musique dont il nous « dit » si justement qu’elle fait mal dans le même temps qu’elle guérit toutes les blessures. Nous sommes accrochés à ce piano qui chante d’une voix blessée la fragilité du monde, piano qui ose le pianissimo asphyxié comme le cri libérateur dans les dernières pages des deux sonates, piano qui déchire l’âme dans ces quelques mesures que ses confrères ne jouent pas quand ils ne font pas la reprise du premier mouvement de D 960… à tort, car elles sont si interrogatives et hagardes que les trilles qui suivent sont un nouveau départ. Biss est comme Serkin, comme Richter, si dissemblablement identiques dans l’expression de ce qui les dépasse, et nous plus encore.

Un duo subtil

Et comme en écho là encore à ce récital, celui donné par la basse Alexander Roslavets, l’un des plus marquants Boris Godounov de notre époque. Voix ronde de basse noble, au grave puissant, au médium et à l’aigu souples et clairs. Et quel investissement dramatique dans les Chants et Danses de la mort de Moussorgski qu’on entend si peu souvent. Sans mauvais théâtre, mais intériorisés, ils sont aussi saisissants que dans Der Atlas, immobile, comme terrassé, ou dans Doppelgänger de Schubert dont les deux voix sont caractérisées sans que Roslavets n’en fasse trop dans l’expressionnisme… comme dans la scène d’Aleko de Rachmaninov dont le tragique ne passe une fois encore que par l’intensité du mot qui se fait musique et de la musique qui se fait mot. Et Andreï Korobeinikov qui écoute et porte cette voix avec autant de présence que de finesse…

©Gérard Proust

Pour plus d’informations

Festival de La Grande de Meslay