Le Trio Pascal vient de publier les deux trios de Schubert réunis dans un magnifique album de deux disques compact publié par La Musica. Au piano, le père, Denis Pascal, ses fils Alexandre et Aurélien, au violon et au violoncelle. Il était tentant de leur poser quelques questions sur la façon dont ils vivent la musique…

Vous consacrez votre premier enregistrement en famille aux deux trios de Schubert. Une affinité de longue date ?

Denis Pascal : Schubert, c’est mon enfance à moi. Les trios furent ma première découverte de sa musique et aussi mon premier pas dans la musique de chambre. Les trios m’ont accompagné sur la scène pendant des années. Puis est venue l’occasion de les enregistrer dans le cadre de mon intégrale Schubert avec La Música…

Alexandre Pascal : Pour nous aussi, les trios de Schubert font partie de la famille et de notre enfance. Nous les avons beaucoup joué ensemble depuis six ou sept ans, ils ont déjà fait un bon parcours avec nous ! Ce sont des œuvres qui nous touchent profondément.

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Une grande tranquillité imprègne cette gravure, ce que l’on entend notamment dans les mouvements lents aux tempos plus ralentis…

D. P. : La musique fait rêver tellement elle est rayonnante ! Avec Schubert, nous sommes toujours portés vers la lumière, bercés par le temps qui s’avance.

Aurélien Pascal : Les immenses proportions des trios font que l’on se perd un peu dans la temporalité. Pour ma part, je me sens très libre quand je joue ces œuvres ; le métronome n’a pas sa place dans cette musique ! Or, le tempo chez Schubert est une éternelle question et cela a suscité une vive discussion chez nous. Heureusement, nous sommes arrivés à un résultat qui nous plaît bien, surtout dans les mouvements lents.

La musique de Schubert pose-t-elle davantage de difficultés en studio, notamment pour ces deux chefs-d’œuvre imposants ?

Al. P. : En studio comme en concert, cette musique est extrêmement exigeante et demande beaucoup d’énergie. Nous avions chacun notre manière de surmonter ces défis en studio. Chacun était dans sa bulle.

D. P. : J’étais surpris par le calme qui pénétrait nos séances d’enregistrement. Toutefois, le processus est d’autant plus épuisant car c’est le compositeur qui nous sollicite le plus. On se rend compte que ce dont on rêvait n’est pas exactement ce que l’on fait. Voilà le travail de l’enregistrement ! Mais cela permet de progresser.

Au. P. : La musique est constamment nourrie par l’intuition et l’inspiration – il faut créer ces moments en studio, ce qui n’est pas du tout évident ! C’est une musique très mélancolique qui part à la recherche permanente de la souffrance et de la joie. Vivre longtemps avec cette musique est une expérience à part qui peut être éprouvante. On a envie de jouer un peu de Haydn après !

D. P. : Et pourtant, les jours où ça ne va pas, je préfère écouter Schubert ! Sa musique est un baume contre le mal.

Vous avez enregistré ces trios justement sur fond de crise sanitaire, entre deux confinements…

D. P. : La crise nous a permis de réfléchir au-delà des préoccupations superficielles. Pour le musicien, quand les concerts s’arrêtent, qu’est-ce qui reste ? Notre relation à la musique ! Enregistrer ces trios en septembre après le premier confinement était lumineux. Cet acte de créer, c’est aussi pour nous rassurer que nos vies musicales ne s’arrêtaient pas.

Al. P. : L’arrêt des concerts et la vie au ralenti ont certainement apporté une autre dimension à notre manière d’enregistrer et d’entendre cette musique.

Comment réconcilier des personnalités différentes en musique de chambre ? Faut-il laisser sa place pour que chacun puisse s’exprimer ?

Au. P. : S’effacer, c’est plutôt mauvais signe. Là n’est pas la question. La musique de chambre, à mes yeux, c’est un don d’énergie et une implication personnelle, actions qui suscitent et déclenchent une réponse chez les autres.

D. P. : Je suis tout à fait d’accord. Laisser sa place, cela signifie aussi un éventuel manque d’engagement, ce qui risque de nous enfermer dans un rapport faussé avec nos partenaires. Ce que l’on donne est reçu et amplifié par l’autre. Un échange qui demeure toutefois très rare en musique de chambre ! Si une interprétation en trio est censée être trois fois plus lumineuse que celle en solo, c’est parfois trois fois pire ! (rires)

Al. P. : Nous n’avons pas à nous confronter aux mêmes problématiques d’équilibre ou de hiérarchie que nous pouvons trouver au sein d’un quatuor à cordes. Dans un trio, chaque instrument possède un timbre si distinct que les trois personnalités peuvent d’emblée s’imposer sans difficulté. Le piano a notamment des registres et des couleurs qui ne se perdent pas dans un enregistrement. Le travail est alors entre notre duo de violon et violoncelle.

Votre lien familial vous permet-il de réagir plus intuitivement qu’avec d’autres partenaires?

D. P. : Il arrive souvent en musique de chambre de buter sur des questions techniques qui ne sont pas faciles à résoudre. Avec mes fils, je n’ai eu absolument aucun besoin de poser ces questions là. Un trio traditionnel est obligé de travailler sur des aspects de son, d’identité, de cohérence. Pour nous, cela n’était jamais un obstacle. La couleur de notre ensemble est grâce à notre lien et à notre culture commune.

La musique s’est-elle imposée comme une évidence pour vous, Alexandre et Aurélien ?

Au. P. : Il y a des choses qui ont déjà été décidées naturellement. Mais nous n’avions jamais à sacrifier une enfance normale pour travailler notre instruments. Si la musique n’était pas pour nous, nous aurions pu poursuivre d’autres chemins après le bac.

Al. P. : Nos parents ont laissé les portes ouvertes le plus longtemps possible. La décision d’embrasser ce métier s’est imposée plus tard, vers 16 ans. En même temps, nous avons vécu la musique sous diverses formes qui allaient au-delà de l’aspect instrumental – et cela a aussi complété notre décision de devenir musicien.

L’éducation musicale à la maison apporte sans doute une dimension riche, mais cela exige-t-il la prise de rôles imposés pour chaque membre de la famille ?

Al. P. : Nous avons étudié tous les deux le piano, instrument qui nous a accompagné pendant longtemps. À part l’éducation musicale que nos parents ont pu nous transmettre, en nous aidant avec le solfège, le déchiffrage et l’oreille musicale, nous avons surtout reçu un héritage précieux qui nous a permis de travailler avec János Starker et d’autres grands maîtres.

Au. P. : Que l’on vient du même terreau ne veut pas dire que nous pensons la musique de la même manière. Ce que nos parents ont su nous transmettre, c’est une culture musicale qui comprend non seulement une certaine vision ou esthétique mais aussi la façon de communiquer la musique, de travailler avec des autres, d’aborder et d’appréhender la vie de musicien.

D. P. : C’est un milieu où il est difficile de naviguer. Pour dialoguer en musique et avec des partenaires, il y a de longues distances à parcourir avant de pouvoir échanger en confiance. Ce que nous partageons dans notre trio est un privilège. Je ne pense pas remplir un rôle de père ou de pédagogue. Nous sommes des partenaires, tout simplement, nourris par la belle lumière qui est la musique.

Propos recueillis par Melissa Khong