Chopin ou Beethoven, mais aussi Webern ou Boulez… Tout au long de sa carrière, le pianiste italien a exprimé son immense talent dans des répertoires variés. Maurizio Pollini s’est éteint le 23 mars à l’âge de 82 ans.

Crédit photo : Mathias Bothor/DG

« Il joue déjà mieux que qui que ce soit d’entre nous ! ». La très fameuse sentence d’Arthur Rubinstein lancée quand le premier prix du Concours Chopin de Varsovie a été attribué, en 1960, à Maurizio Pollini, a fait le tour du monde. Le jeune pianiste avait 18 ans, était italien et s’était déjà fait connaître par une précocité exceptionnelle, en remportant le Concours de Genève, en 1958. Né le 5 janvier 1942, à Milan, il y est mort le 23 mars, à l’âge de 82 ans.

Certains expliqueront que Rubinstein avait juste dit ce qu’il avait dit. Pollini jouait donc déjà mieux sur tous les plans que les membres prestigieux du jury. D’autres, malicieux, qu’il fallait s’interroger sur le sens de « mieux »… Et de donner leur version : pour Rubinstein, le jeune pianiste possédait simplement une solidité technique dont aucun des jurés ne pouvait se prévaloir. Ce malentendu accompagnera Pollini jusque dans ses dernières années. Certains lui reprocheront d’avoir perdu son infaillibilité instrumentale et lui conseilleront d’arrêter.

Ce n’est pas du tout notre avis : son avant-dernier récital à la Philharmonie était d’une beauté et d’une chaleur expressive incroyables dans Kreisleriana de Schumann et la Ballade n° 1 de Chopin. Et son dernier disque publié chez DG nous a livré une Sonate « Hammerklavier » de Beethoven grandiose… captée en public. Les derniers temps de la carrière de Pollini nous rappellent ce mot de Richard Strauss : « Je déteste le cor, car il y a toujours un imbécile dans la salle qui l’entend craquer ses notes. » Nous avions demandé, voici plus de vingt ans, au pianiste, chez lui à Milan, ce qu’il pensait de cette confusion entre virtuosité et technique. Sa réponse ? : « Il est facile de jouer sans faire de fausses notes. Pour cela, il suffit de ne prendre aucun risque. » Et Dieu sait s’il en prenait en public.

Passionné et fidèle au texte

Fils d’un architecte milanais, Maurizio Pollini, en 1960, avait déjà donné de nombreux récitals en Italie depuis ses 13 ou 14 ans et s’était distingué par le sérieux de son répertoire : plutôt Beethoven, et plutôt le dernier Beethoven, le plus puissant, le plus complexe, le plus difficile à aborder par le public comme par les musiciens, que Rachmaninov qui fait tomber les filles dans vos bras. Mais aussi le Chopin le plus escarpé, celui des préludes et des études que l’adolescent jouait déjà avec la fulgurance dont il fera toujours preuve en récital. Pour Pollini, les pianistes doivent aborder les grandes œuvres le plus tôt possible « à l’âge où l’on est le plus épris d’absolu », nous avait-il dit.

Le jeune pianiste était donc passionné mais pas échevelé et jouait d’une façon banalement fidèle au texte. De cette banalité qui est une vertu. Et dans cet espace étroit inventer un monde sonore, glisser sa propre personnalité pour s’adresser à chacun des membres du public comme s’il était unique, sans l’assommer avec son égo.

Dans la foulée du Concours Chopin, Pollini enregistrera, pour EMI à Londres, le Concerto en mi mineur avec Paul Kletzki, et les Études opp. 10 et 25 qui resteront, elles, dans les archives de l’éditeur jusqu’à leur publication récente par Testament. Bien sûr, il donnera des concerts et récitals un peu partout dans le monde, jusqu’aux États-Unis, mais se gardera bien de se lancer tête baissée dans l’arène du concert qui épuise, assèche les talents qui ne sont pas prêts à cette vie de déraciné. Il prendra son temps, celui de vivre, commencera à participer à la vie culturelle, intellectuelle et politique de son pays qui traversait de curieuses passes dont il peine encore à se sortir.

À l’époque, l’Italie était coincée entre l’archaïsme féodal des sociétés du Sud dominées par la Mafia et la Camorra, le Saint-Siège, la morale catholique de la démocratie chrétienne et le bouillonnement culturel et intellectuel incarnés par le Parti communiste italien. Un PC assez curieux : où l’on pouvait voir le soir de l’inauguration de la saison de la Scala de Milan une communiste flamboyante vêtue d’une robe de soie rouge brodée de centaines de petits marteaux et faucilles en fil d’or… discuter avec un cardinal en soutane ? Pollini était issu de la grande bourgeoisie milanaise, n’était pas communiste, mais jouera dans les usines avec son ami Claudio Abbado, le grand répertoire et la musique contemporaine la moins aimable. Quelques faibles d’esprits lui reprocheront cet engagement et le lui reprochent d’ailleurs toujours.

Un plaisir profond pour la musique de notre temps

En 1970, Pollini enregistrera encore un disque pour EMI, un récital Chopin immaculé qui sera fêté avec plus de respect que d’admiration. Deux ans plus tard, il entre chez Deutsche Grammophon qui sera dès lors son unique éditeur en tant que pianiste : il lui fera une infidélité pour enregistrer en tant que chef d’orchestre La Donna del lago de Rossini. Pollini est engagé dans une certaine esthétique de la musique de son temps, dans un sillage allant des polyphonistes jusqu’à Anton Webern, Alban Berg, Arnold Schoenberg, puis leurs descendants Luigi Nono, Pierre Boulez, Karl Heinz Stockhausen. Mais le pianiste ne remplissait pas un cahier des charges politiquement correct dans les années 1970-1980. Il nous déclarera d’ailleurs : « Si j’ai interprété de la musique de notre temps ou relativement récente, ce n’était pas par curiosité intellectuelle, mais avec un plaisir musical profond. J’ai aimé certaines de ces œuvres de façon très complète, avec toute ma sensibilité, comme les grandes pages classiques, quoique différemment. » Par chance, l’éditeur allemand documentera l’essentiel de son répertoire concertant et de soliste.

Évidemment, Pollini jouait aussi Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Schubert, Chopin, Schumann, Debussy, Prokofiev, Bartók… Il ne jouait curieusement pas Ravel qu’il adorait pourtant comme il nous l’avait dit lors d’une rencontre chez lui à Paris, en 2002… Et pour le coup, il était fascinant de voir combien le Webern du pianiste validait son Chopin, comme son Beethoven validait son Boulez dans le discours d’une partie du public et de la critique.

Assumant tous les risques

Car il y a eu un malentendu Pollini. Sur les épaules du musicien, tout un courant de la critique, et même du milieu musical, a fait peser une responsabilité que ne revendiquait pas le pianiste. On a fait de cet artiste, assez traqueur, qui avec les années a assombri, densifié sa pâte sonore, une sorte d’incarnation de l’instrumentiste parfait. Pollini aurait même créé un nouveau standard instrumental quand il a enregistré les Études de Chopin chez DG, que personne n’aurait jouées avant lui à ce degré de perfection… disque que pourtant il tient à distance, comme il nous l’a confié, un jour, chez lui à Milan :« Je n’aime pas trop ce disque, on entend beaucoup trop toutes les notes et les marteaux qui frappent la corde. » Nombre de ses enregistrements pour l’étiquette jaune souffrent d’un son médiocre, dur, métallique, opaque… une esthétique sonore médiocre qui cessera d’un coup avec ses grandioses Variations Diabelli de Beethoven et Ballades de Chopin.

Maurizio Pollini était l’un des pianistes les plus admirables au sein d’une génération miraculeuse qui a donné au monde rien de moins qu’Argerich, Freire, Barenboim, Gelber, Lupu, Orozco… Il pouvait être fragile, avoir des grands soirs et d’autres où la musique venait difficultueusement. Mais jamais il ne trichait, prenant et assumant tous les risques en proposant au public un voyage dont le mélomane sortait marqué pour la vie.