Dans ce reportage, retour sur un grand et intense moment du piano.

Tous les trois ans, une pléthore de jeunes pianistes se réunit à Zurich pour cet événement majeur dans le monde du piano. La seizième édition s’est distinguée par l’exigence de son parcours et l’excellence de ses lauréats.

Pour cette seizième édition, 42 candidats d’une dizaine de pays ont été sélectionnés parmi 163 postulants pour inaugurer le premier tour devant un jury illustre – Martha Argerich, Robert Levin, Zlata Chochieva, entre autres – et présidé par Rico Gulda. Si les concours Chopin et Van Cliburn sont pris d’assaut d’année en année – les dernières éditions ont recensé respectivement plus de 500 et de 300 candidatures –, le concours Géza Anda, à l’image du pianiste suisse-hongrois, défend un profil plus discret mais non moins prestigieux, portant des valeurs centrées sur le respect du texte, la réflexion artistique et l’intégrité pianistique. Choix qui a su distinguer une lignée de pianistes-penseurs, en commençant par nul autre que Georges Pludermacher, suivi de Konstanze Eickhorst, Dénes Várjon, Pietro De Maria, Alexey Zuev et Claire Huangci.

Dmitry Khamzin/Géza Anda-Foundation 2024

Crédits photos : Dmitry Khamzin/Géza Anda-Foundation 2024

Géza Anda en héritage

L’identité singulière du concours se distille à travers les critères du répertoire étroitement liés à l’héritage de Géza Anda. « Le choix du répertoire met en valeur la personnalité artistique de celui qui s’est notamment consacré au canon classique mais aussi aux œuvres de Schumann, Liszt, Brahms et Bartók, explique Rico Gulda. Si cela donne une direction musicale au concours, le répertoire imposé semble résonner aussi avec des jeunes pianistes plaçant haut une même recherche de sens artistique. » Les œuvres du premier tour annoncent déjà le ton rigoureux de la compétition : sonates de Scarlatti, préludes et fugues de Bach, sonates de Beethoven et études de Chopin et de Liszt. Pour toutes les épreuves du concours, les candidats doivent préparer plusieurs programmes issus du répertoire exigé pour n’en jouer qu’un seul, dévoilé par le jury peu avant leur passage. Une démarche redoutable, d’une très haute exigence, rarement vue même dans la sphère des grands concours ! Or, Lucas Debargue, membre du jury, et ayant fait lui-même ses preuves au Concours Tchaïkovski en 2015 où il a décroché le 4e prix, nous rassure : « L’importance est de voir plusieurs dimensions des candidats et comment ils construisent un programme de récital. Nous ne cherchons pas à les mettre en difficulté. Ils ont la possibilité de nous indiquer leurs préférences à l’égard des programmes, ce que le jury prend en compte dans sa décision. »

Si les critères du répertoire placent la barre haut, les candidats parviennent à allier originalité et polyvalence. Certains se distinguent lors de la deuxième épreuve, telle l’américaine Kate Liu, Troisième Prix au Concours Chopin en 2015, qui fait dialoguer Liszt et Brahms dans un récital passionnant. Nous découvrons aussi le jeu lumineux de la jeune Laura Mota Pello, dont la traversée noble de la Sonate de Liszt lui a valu deux prix spéciaux, ainsi que la pensée poétique de Wataru Hisasue, lauréat du prix Beethoven et du prix Liszt-Bartók. Si le parcours du concours s’arrête ici pour ces deux pianistes, ils auront gagné le soutien précieux de la Fondation Géza Anda, laquelle « s’engage à accompagner tous les lauréats dans leurs démarches professionnelles pendant au moins trois ans à l’issue du concours, en leur proposant des concerts, partenariats et projets d’enregistrement. La fin du concours n’est que le commencement d’une collaboration à long terme », confie Tobias Richter, président de la Fondation.

Dmitry Khamzin/Géza Anda-Foundation 2024

Dmitri Yudin

Mozart pour la demi-finale

La demi-finale Mozart pose un tout autre défi. Rendant hommage à l’intégrale des concertos gravée par Géza Anda, cette épreuve voit les six candidats élus interpréter un concerto de Mozart avec le Musikkollegium Winterthur, dirigé par Mikhail Pletnev. Devant ce répertoire notoirement délicat, seuls trois pianistes pourront franchir le pas de l’épreuve finale. L’enjeu est de taille. « Le placement de la demi-finale Mozart à ce stade du concours témoigne des valeurs de Géza Anda, l’un des plus grands mozartiens, mais aussi de l’importance pérenne de ces œuvres », affirme Robert Levin, membre du jury et président de longue date du Concours Bach à Leipzig. « Mozart révèle tout – le sens du caractère, de l’éloquence, de la joie. C’est le Shakespeare de la musique. Or, les éléments de style et d’interprétation ne devraient pas s’avérer rédhibitoires pour le jury. Ce qui nous intéresse, c’est l’imagination, l’audace, l’engagement, l’ouverture d’esprit et l’amour pour la musique. Ce sont des jeunes artistes qui prendront le flambeau et garderont la musique classique en vie. »

Trois pianistes s’affrontent dans l’épreuve du concerto

Le 8 juin, une soirée d’exception se prépare à la magnifique Tonhalle de Zurich, lieu historique inauguré par Brahms en 1895 et restauré dans toute sa splendeur après quatre ans de travaux. Aux côtés de l’orchestre de la Tonhalle et son directeur musical Paavo Järvi, les trois finalistes traverseront les concertos de Beethoven, Bartók et Grieg dans cette étape ultime. Premier sur scène, Daumants Liepins égrène l’ouverture méditative du Concerto n° 4 de Beethoven, emplissant la salle de sonorités cristallines. Le pianiste letton livre une interprétation élégante et perlée de ce chef-d’œuvre avec un parfait équilibre entre brillance et réflexion. Sa virtuosité discrète, qui a sublimé le Concerto en sol majeur de Mozart lors de la demi-finale, fait la part belle aux arabesques célestes du 1er mouvement et souligne le dialogue dramatique du 2mouvement. Une modulation mal calculée sera coûteuse dans le 3e mouvement, mais le pianiste récupère vaillamment, épaulé par un excellent et bienveillant orchestre. Devant le même instrument, Dmitry Yudin ne cache pas son appréhension à l’égard du Concerto n° 2 de Bartók, œuvre qu’il n’a jamais jouée avec orchestre ni avec un deuxième piano, a-t-il révélé le lendemain à la conférence de presse. La concentration et la virtuosité font la force de sa proposition, le Russe déployant un jeu puissant et charnu, parfois un brin mécanique, pour traverser ces pages redoutables. Par bonheur, le jeune pianiste de 23 ans s’épanouit enfin dans le final, saisissant à bras-le-corps l’écriture palpitante de Bartók pour signer une traversée haletante et pleinement habitée. En clôture, Ilya Shmukler s’attelle au Concerto de Grieg, une œuvre à double tranchant dont la popularité et les thèmes répétitifs peuvent vite jouer en défaveur du candidat. Or, le pianiste russe, ancien élève du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, se montre aisément à la hauteur d’un tel défi. De son piano orchestral, il plonge le public dans les déferlements tempétueux de l’œuvre, tissant un récit héroïque et lisztien à travers une véritable culture de son et de timbre. Son deuxième mouvement est d’un lyrisme exquis, et le final conquit par l’ardeur du jeu et la vitalité du discours.

© Dmitry Khamzin/Géza Anda-Foundation 2024

Les trois finalistes lors de la cérémonies de remise des prix.
De gauche à droite : Dmitri Yudin, Ilya Shmukler, Daumant Liepins

Ilya Shmukler, sacré grand vainqueur

À l’issue de la soirée, Ilya Shmukler sort vainqueur de cette seizième édition du concours Geza Anda, un choix « évident » selon Tobias Richter et le jury. Daumants Liepins et Dmitry Yudin partagent le deuxième prix, le président de la Fondation trouvant à ces deux pianistes « des qualités si différentes et admirables qu’il était impossible de trancher ». Le lendemain, fatigués mais des étoiles plein les yeux, les trois lauréats s’expriment avec une rare lucidité. « Le concours nous a permis de nous épanouir et de nous consacrer entièrement à notre art – c’est la meilleure chose que l’on peut offrir à un artiste », se réjouit Daumants Liepins. Ilya Shmukler le rejoint : « Plus nous sommes plongés dans la musique, plus nous nous rapprochons de son essence. La musique devient une partie de nous. C’est la responsabilité d’un artiste de se développer dans ce sens. » Après cette édition brillante, il reste à voir quels chemins chacun des lauréats prendra. « Je ne me fais pas de souci pour le futur du piano classique, sourit Rico Gulda. Le dévouement, l’engagement et l’enthousiasme de ces jeunes musiciens sont la preuve de sa continuité. »

Melissa Khong

Seizième Concours de piano Géza Anda
30 mai – 8 juin 2024