Les œuvres de la talentueuse et prolifique compositrice afro-américaine (1887-1953) émergent enfin d’une longue nuit d’oubli.

Crédit photo : George Nelidoff

Nous sommes en 1943 dans une Amérique divisée par la ségrégation, dans un contexte de Grande Dépression et de guerre mondiale. À Chicago, Florence Price est déjà couronnée d’un prix pour sa première symphonie quand elle se présente à Serge Koussevitzky, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Boston, en écrivant : « J’ai deux handicaps – ceux du sexe et de la race. Je suis une femme et j’ai du sang nègre dans les veines. » Si le chef ne donne aucune suite à cette lettre devenue depuis célèbre, Florence Price continue à se tailler une place dans un milieu souvent hostile, intégrant l’Ascap (l’équivalent américain de la Sacem) et signant plus de trois cents œuvres, dont quatre symphonies et deux concertos pour violon, pièces maîtresses de sa vaste production oubliée au fil du temps.

Soixante-dix ans après sa mort, la musique de Florence Price reçoit enfin une reconnaissance méritée, grâce à la découverte des nombreuses partitions dans un grenier de l’Illinois en 2009. Si les circonstances de sa vie font d’elle un porte-drapeau des sujets actuels, la nouvelle popularité de ses œuvres provient aussi du lyrisme inné d’une écriture accessible et imprégnée de traits populaires. S’inspirant des spirituals afro-américains, ses symphonies, défendues dernièrement par Yannick Nézet-Séguin, soulignent une belle alliance entre architecture germanique et esprit folklorique qui n’est pas sans rappeler Dvorák, modèle important pour celle qui a su concilier sa formation européenne et son héritage américain. Pour le piano, qu’elle étudiait en parallèle de l’orgue, Florence Price a laissé un concerto dans la même veine que ses symphonies mais aussi plus d’une centaine d’œuvres de toutes dimensions – une sonate, des cycles de miniatures et des morceaux pédagogiques, entre autres. C’est à travers cet univers plus confidentiel que nous rencontrons une palette imagée et étonnamment variée, véritable langage hybride mêlant le romantisme, le modernisme et le jazz. La Sonate pour piano, récompensée aussi d’un prix, s’empare de la conduite dramatique si emblématique du XIXe siècle tandis que les Esquisses d’un jour de la vie d’une blanchisseuse, œuvre inscrite dans le répertoire pédagogique aux États-Unis, dévoile un sens de l’évocation qui subjugue par sa subtilité et son imagination. Aujourd’hui, Florence Price émerge de l’obscurité, sa musique révélée par des enregistrements et des publications, ces dernières sous l’égide de la maison Schirmer. Il ne reste qu’à découvrir cette richesse musicale, née de la plume de celle qui demandait à être jugée sur la seule base de son mérite.

Un disque anniversaire

En cette année anniversaire, l’orchestre Chineke! rend hommage à Florence Price, réunissant la plus célèbre de ses symphonies et le Concerto pour piano, plus rare mais tout aussi somptueux. Pour ce dernier, l’ensemble fait appel à Jeneba Kanneh-Mason, cinquième de la fratrie dont nous connaissons déjà Isata et Sheku. La jeune pianiste s’attelle à cette œuvre virtuose avec panache, livrant un récit passionné qui saisit avec autant d’aisance la fougue et l’expressivité des trois mouvements. La brillance de son toucher prête un éclat bienvenu à une interprétation fragilisée par l’orchestre, lequel compense une maîtrise inégale par la pure énergie de son jeu. Si la lecture de la symphonie reste éclipsée par celle de Nézet-Séguin, le disque des Chineke! apporte sans doute sa pierre à l’édifice, proposant un extrait d’Ethiopia’s Shadow in America et contribuant à la discographie naissante de cette figure historique.

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