Fauré : intégrale de l’œuvre pour piano

S’il y a un enregistrement que l’on n’attendait pas, c’est cette intégrale du piano solo de Gabriel Fauré par Lucas Debargue qu’on a entendu jouer la Ballade couci-couça.

Crédit photo : Sony Classica

Et s’il y a un instrument que l’on n’aurait pas imaginé nous convaincre, c’est bien l’Opus 102 à cordes parallèles de Stephen Paulello que notre pianiste a joué à la Philharmonie, clavier qui n’a ni les qualités d’un Steinway moderne ni celles d’un grand Erard 90 notes des années 1910. La prétention et la sincérité naïve du texte de présentation signé par Debargue avait même agacé tout en faisant sourire. Il nous y raconte en substance que Fauré n’a commencé à exister que quand il l’a regardé lui, car l’écoute des autres pianistes l’ayant enregistré ne lui avait pas montré l’intérêt de cette musique. Il faut oser cette mégalomanie néo-gouldienne qui oublie l’humour du Canadien. Puis on écoute… et l’on est immédiatement accroché par le climat sans cesse incertain, fuyant, imprévisible provoqué par l’alternance de pièces jouées dans l’ordre chronologique. Passer de la douceur amoureuse de la Barcarolle n° 9 aux gammes par ton de l’Impromptu n° 5 est une expérience sensorielle, émotionnelle et intellectuelle qui émeut et renforce encore le mystère fauréen. Chacun des quatre CD est un récital à l’esprit indéfinissable, fait de toutes petites et minuscules choses intégrées à un flux fuyant mouvant et puissant, sans autres éclats que passagers (et le piano, là, braille un peu) vite réprimés. On a renoncé à sortir nos partitions pour vérifier ceci ou cela, tant cet énergumène de Debargue nous aura attrapés par le cœur et l’esprit, même si on a pu tiquer ici ou là en raison d’un jeu un peu étudié et d’une lumière un peu trop tamisée. Debargue n’est ni Perlemuter, ni Lefébure, mais la façon dont il fait sonner le début du Nocturne n° 12, la façon dont il en fait sourdre une révolte sans cesse éteinte, celle dont il frôle la Barcarolle n° 13 qui surgit d’un tableau de Manet, le tragique du dernier nocturne, font taire tout questionnement et toute réserve. Debargue est un dévot fauréen.

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