Au Concours international de piano d’Orléans, consacré au répertoire des XXe et XXIe siècles, le jury présidé par Wilhem Latchoumia a couronné l’Ukrainienne Svetlana Andreeva.

Svetlana Andreeva au Théâtre d’Orléans, le 2 novembre © Agence MULTYDE/ J. B. MILLOT
Ici, au Concours international de piano d’Orléans, on s’affronte sur du Crumb, Murail, Messiaen, Escaich, Déodat de Séverac, Hèctor Parra ou du Gérard Grisey. On n’enchaînera pas les « Appassionata », mais bien les Vortex Temporum en compagnie de l’Ensemble intercontemporain (EIC) ! « Pièce obligatoire, le premier mouvement de Vortex Temporum de Gérard Grisey est la seule occasion d’entendre les trois finalistes sur la même œuvre. Juger les candidats n’est pas toujours facile avec autant de diversité possible, on n’a pas toutes les versions en tête, on écoute différemment que sur un autre concours », confie Maroussia Gentet, membre d’un jury attentif, aligné au dixième rang du Théâtre d’Orléans avec pupitres, lampes et partitions. Misora Ozaki, Leo Gevisser et Svetlana Andreeva se sont hissés à la finale de ce concours pas comme les autres.
Svetlana Andreeva impressionne
C’est l’Ukrainienne qui impressionne le plus dans ces pages par son intégration dans l’ensemble et par la tension lors du grand solo qui ramasse le geste du sextuor. Elle vise et transmet une sensation d’urgence, une concentration progressive du discours qui joue sur une matière sonore entre percussion et fluidité pour créer ce Vortex, renforcé par l’accord du piano. Une interprétation en contraste total avec le programme de son récital, où le temps s’arrête avec Luigi Nono et… Sofferte onde serene… Un vaste monde où l’horizon s’étend dans une grande méditation, suivi du charme aristocratique des Souvenirs de Grieg. Son incarnation dans ce répertoire lui vaut le premier prix du Concours. « C’est la première compétition où je me sens moi-même. C’est l’annonce de Vortex Temporum comme pièce obligatoire en finale qui a précipité ma décision d’y participer, Grisey est l’un de mes compositeurs favoris », glisse Svetlana Andreeva.
Une grande fête
Nous nous retrouvons deux jours plus tard pour le concert des lauréats au Théâtre des Bouffes du Nord. C’est Misora Ozaki, Troisième Prix, qui ouvre le bal avec deux œuvres qui se répondent par leur percussivité : Une page d’éphéméride de Boulez et la Toccata d’Unsuk Chin. Leo Gevisser, Second Prix, suit avec un exceptionnel petit programme de récital. Un énigmatique D’ombre et de silence de Dutilleux, un 90 + de Carter d’où émane une pointe de sarcasme et d’humour. Une façon de transmettre au public une musique contemporaine sous un autre biais qu’un plaisir intellectuel, qu’une énigme, où l’exigence d’écoute disparaît derrière un plaisir immédiat. « In the Kraton » de la Java Suite de Godowsky se distingue par la même immédiateté de ton. Gevisser transcende même le propos de l’œuvre par une couche légendaire et féerique transmise par ses qualités de conteur.
Silence et beauté
La soirée se termine par la création de Je suis orage de Bastien David, un concerto pour trois pianistes et deux percussionnistes, souhaité comme « une grande fête pour les 30 ans du Concours avec les lauréats des trois dernières éditions », souligne Isabella Vasilotta, directrice artistique du Concours. Sans transition ou presque pour Svetlana Andreeva : annonce des résultats le samedi soir, création le lundi. Bien prétentieux celui qui aura travaillé des heures la partition, sûr de sa victoire au concours ! La pianiste nous confie l’avoir lue attentivement en juillet dernier, par curiosité. La voici donc aux Bouffes du Nord aux côtés de Winston Choi et Imri Talgam. Treize instrumentistes de l’EIC dirigés par Léo Margue entourent l’unique piano flanqué des deux percussionnistes qui l’utiliseront tout au long de la pièce. Préambule à l’œuvre, un beau discours du compositeur : une déclaration d’amour matérialiste au piano, ses cordes, sa complexité, sa technicité, son artisanat. Noir salle, quelques secondes d’un clair-obscur qui vient envelopper la silhouette des instruments. Du silence et la beauté brute et nue des Bouffes du Nord, qui joue toujours autant que les musiciens et les acteurs qu’elle accueille dans ses murs.
On ne discutera pas météo dans Je suis orage mais bien d’une révolte interne. Les motifs se répètent et s’imposent, remplaçant peu à peu le souffle des instruments. L’œuvre illustre l’éveil et la mise en place d’une machine qui agit en nous, préfigurant l’action et l’illusion du libre arbitre. Pour l’illustrer, Bastien David n’hésite pas à utiliser des éléments burlesques et grinçants. Le concert se termine sur un puissant climax où pulsation et rythme dominent, exprimant cet orage intérieur. L’œuvre a des accents concertants par ses dialogues incessants entre les différents instruments mais le piano est traité comme un instrument d’ensemble, d’abord comme celui qui installe une ambiance préfigurant le drame dans l’ouverture, puis comme pièce maîtresse de ce drame. Triomphe pour les troupes de l’EIC, les cinq solistes et Bastien David. Cette soirée est la conclusion idéale d’un concours où l’on applaudit tout autant un compositeur et sa création que ses lauréats.
Pour plus d’informations
Paris, le 4 novembre
