Le directeur artistique du Festival de La Roque d’Anthéron, René Martin, revient sur cette 44ème édition dont Pianiste est partenaire. Il évoque sa vision et ses projets.

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Le renouvellement du public est une de vos préoccupations constantes…
Je trouve cela dommage que les grands chef d’œuvre ne soient pas plus écoutés et partagés ! Il existe tellement de choses merveilleuses. Il faut que les gens aient la possibilité de rencontrer cette musique. J’estime que c’est une chance d’entendre un impromptu de Schubert ou un concerto de Mozart. Ma préoccupation numéro un est de provoquer la rencontre.
Comment la provoquer, cette rencontre ?
Je n’ai jamais eu de « neopianiste » dans la programmation, mais je trouverais extrêmement intéressant que des musiciens de la jeune génération comme Rodolphe Menguy réfléchissent à des programmes originaux. Nous pourrions les concevoir comme des soirées néoclassiques, mais rien ne serait néo. Il y aurait seulement des pièces du répertoire. C’est ce que propose déjà Matan Porat. Les programmes pourraient alterner entre des pièces courtes de Schumann, de Mendelssohn etc…Nous pourrions nous inspirer de ce que font les « néos » dans la construction de la soirée. Quand on observe bien le succès de ce genre de musique, on s’aperçoit que ce sont des pièces courtes, avec des relations entre les tonalités. Cela m’intéresse beaucoup d’observer, d’écouter et peut-être tenter quelques expériences avec des pianistes qui l’accepteraient.
Il existe déjà une génération de pianistes qui font des choses très originales. Vikingur Olafsson a donné un concert mêlant des préludes de Debussy et des pièces de Rameau, sans pause et sans applaudissement. Je trouve cela formidable. C’est une nouvelle conception d’un programme traditionnel. Je suis extrêmement content que Sofiane Pamart accueille 40 000 spectateurs à un concert de piano. L’avantage du néoclassique, c’est que cela fait découvrir l’instrument à des milliers de personnes.
Allez-vous vous ouvrir à ce type d’esthétique ?
Non, je ne dis pas que je vais inviter Sofiane Pamart à La Roque d’Antheron. Mais j’observe comment il a construit son programme et cela peut donner des idées. Je vais vraiment tester cela grandeur nature avec des pianistes qui acceptent. Cela sera présenté comme une expérience musicale. Le piano a de plus en plus d’adeptes au niveau de la pratique. Nous avons eu des ateliers avec des lycéens de toute la région PACA qui rassemblaient des élèves de toute condition sociale. Tout le monde faisait du piano ou du chant. Et côté pianistes, ils aimaient plutôt les néo… Je me réjouis que tous ces jeunes aient pu venir ici et découvrir le festival.
Comment gérez-vous la contrainte du plein air ?
Nous avons des contraintes liées au soleil, aux bruits parasites. Je fais attention à tout cela. Cette année, la nuit du piano était fin juillet. Avant, le 2 ou 3 août, le soleil n’est pas encore couché et il y a de grosses chaleurs. Je suis comme un paysan qui consulte la nature avant de planter. L’an prochain, nous reprendrons les nuits du piano mais après le 3 ou 4 août.
La programmation fait la part belle aux jeunes voire très jeunes talents. Comment les sélectionnez-vous ?
J’attache beaucoup d’importance à présenter de jeunes artistes. La première fois qu’Alexander Malofeev est venu, il avait douze ans. Les premiers concerts de Lugansky en France ont eu lieu à la Roque d’Anthéron. Lang Lang, Yuja Wang, sont venus. Daniil Trifonov a joué ici trois ou quatre fois. Je suis ami de tous les grands professeurs de piano dans le monde. C’est eux qui me nourrissent. Elisso Virsaladze, est une immense pédagogue. Elisso, c’est sacré. Quand Rena Shereshevskaya me dit « écoute tel pianiste, c’est génial », c’est sacré. Je suis en contact avec les pianistes qui sont souvent dans des jurys de grands concours internationaux. Ils peuvent me dire que le deuxième prix est très bien mais qu’il faut que j’écoute le quatrième. Quelqu’un comme Anne Queffélec siège dans beaucoup de jurys de concours. Très souvent, elle m’a conseillé des musiciens, même des pianistes de 45 ans qui n’ont pas eu la chance de faire une grande carrière. Anne est aujourd’hui une pianiste très reconnue, avec une véritable hauteur de vue. Les trois dernières sonates de Beethoven qu’elle a enregistrées chez Mirare sont magistrales.
Vous invitez une star du piano, Khatia Buniatishvili. Comment l’avez-vous connue ?
C’est une histoire magnifique. Il y a un certain nombre d’années, je vois une jeune femme brune, les cheveux attachés, très sévère, habillée tout en noir et accompagnée d’une femme très élégante. Elles sont restées près de dix jours à la Roque d’Anthéron. Je sentais qu’elles cherchaient à me voir. Vient le moment où, elles osent venir vers moi. « Je suis professeur de piano, j’ai ici une élève à laquelle je crois beaucoup. Est-ce que vous accepteriez une audition ? », me demande cette femme élégante. Je réponds que non, je n’en propose jamais à la Roque d’Anthéron. Et même, je n’organise jamais d’audition privée. Mais par chance, il y avait les ensembles en résidence, et tous les grands professeurs étaient sur place. J’ai proposé qu’elle joue devant Emmanuel Strosser. La jeune fille a passé une petite audition, qui s’est extrêmement bien passée. Aujourd’hui personne sûrement ne se souvient que c’était Khatia Buniatishvili ! Deux ans après, je reçois des propositions pour qu’elle vienne jouer. C’est alors que je l’ai invitée pour ses tous premiers concerts.
Sophia Liu, encore inconnue en France, est cette année à l’affiche de nombreuses programmation…
C’est une pianiste incroyable ! Quand le milieu apprend que René Martin s’intéresse à quelqu’un d’inconnu tout le monde fait des propositions ! Elle en a reçu dix ! Je connais très bien Dang Thai Son, le professeur de Bruce Liu. Il m’a dit : « J’ai encore une élève qui va surprendre tout le monde. Elle a 14 ans ». Il m’a envoyé tous les sons. Et tout que j’ai entendu c’est hallucinant.
Quel est le point d’étape à ce stade du festival en termes de fréquentation ?
Pour l’instant, nous sommes extrêmement contents. Nous n’avons pas proposé de concert le soir de l’ouverture des Jeux Olympiques. Tout le monde a regardé la cérémonie ! C’est mondial comme événement. Et c’est la preuve que la France est toujours au niveau de faire des propositions enthousiasmantes. Mais pour revenir à la billetterie, elle marche extrêmement bien. Nous sommes revenus aux scores d’avant covid.
Propos recueillis par Elsa Fottorino
