Les berceuses de Liapounov et de Balakirev figurent dans son dernier CD, Good night ! paru chez Erato. Zoom sur cet album singulier.

Votre disque Good Night regroupe diverses berceuses : Chopin, Lachenmann, Liszt, Villa-Lobos, Liapounov… Comment est né ce projet ?

L’idée m’était venue spontanément il y a quinze ou vingt ans car j’adore le genre de la berceuse. Je suis attiré par les sonorités très cristallines, par le monde de la nuit, avec un côté un peu enfantin aussi, fantastique, proche du monde du rêve, ou de celui du cauchemar. Dans la production de Chopin, la berceuse a toujours été l’une de mes œuvres fétiches. J’ai imaginé une compilation, un programme personnel qui nous plonge dans cet univers de la nuit, de la tendresse…

Après vos intégrales Ravel et Liszt, vous signez votre première compilation.

Pendant un moment, j’ai voulu fuir ce côté commercial. Je souhaitais m’affirmer à travers de grandes monographies. Puis j’ai imaginé une respiration dans ma discographie. J’ai eu deux enfants, et en cherchant sur Spotify quelque chose qui aurait pu ressembler à une jolie compilation de berceuses pour les endormir, je n’ai rien trouvé de satisfaisant. Cela m’a redonné envie de faire cet album auquel je songeais depuis longtemps. Et comme c’est un genre qui devient une norme, j’ai trouvé intéressant de travailler le sujet pour réaliser un disque d’une très grande exigence, avec un rayonnement plus grand public. Il n’était pas question d’en faire un recueil de tubes. Comment présenter ce concept, quelle histoire raconter et comment travailler la question du streaming sont des questions intéressantes à se poser. La berceuse est un genre commun qui dépasse largement le cadre de la musique classique. Je voulais, à travers les berceuses telles qu’elles sont développées dans le monde pianistique, arriver à en extraire quelque chose de puissant artistiquement, stimulant intellectuellement, et menant à quelque chose de fondamental. Les berceuses peuvent, je crois, intuitivement réveiller quelque chose chez chacun d’entre nous. Celles de l’album décrivent des états émotionnels très différents les uns des autres. Certains sont du côté de la tendresse, d’autres de l’angoisse.

Vous n’avez pas hésité à intégrer des pièces contemporaines de Lachenmann, Dessner…

La pièce de Lachenmann est sublime et très surprenante dans ce cadre. Justement, le fait de la sortir de son contexte habituel permet de la recevoir d’une manière peut-être plus décomplexée. La pièce de Bryce Dessner est une commande passée spécialement pour le disque. C’est un compositeur adoubé par Steve Reich, il compose aussi des musiques de films. Il a dédié ce morceau à son fils Octave, ce qui lui donnait une portée d’autant plus symbolique. Je tenais à avoir sur l’album une pièce de Lachenmann composée dans les années 1960, mais aussi une œuvre du XXIe siècle.

Développer la création vous tient à cœur ?

Sans aller jusqu’à faire mon Glenn Glould, je travaille avec le même ingénieur du son, sur mon propre piano et je souhaite disposer d’un lieu d’expérimentation, de création, pour bâtir quelque chose en studio sur le long terme. Le pouvoir de diffusion sans précédent du streaming m’invite à réenvisager ma façon d’enregistrer et à questionner les modèles habituels de production. Vu mon profil un peu boulimique au niveau des répertoires, j’aimerais que tous les formats enregistrés reflètent encore davantage mon travail. Ma discographie correspond plutôt au XIXe siècle, mais la création et la musique du XXe siècle font partie au même titre de mon ADN. Ce serait une erreur de ne pas les développer. Le streaming m’intéresse pour les nouveaux formats et le nouveau rapport à la musique enregistrée qu’il peut inspirer.

Propos recueillis par Elsa Fottorino

Crédit photo : Marco Borggreve