Crédit photo : Julien Benhamou

Vous signez un deuxième volet chez Harmonia Mundi consacré à Schubert, en réunissant cette fois-ci les Moments musicaux et l’avant-dernière sonate, D. 959. Quelle est la singularité de sa musique ?

C’est un univers très complexe et riche. Son rapport au temps est complètement unique, ce qui est d’ailleurs palpable dans la longueur importante de la Sonate en la majeur D. 959 mais aussi dans les Moments musicaux, malgré une échelle plus petite. C’est un compositeur qui prend son temps tout en nous livrant des moments bouleversants de rupture. Chez Schubert, l’urgence et l’intemporalité cohabitent, et chacun de ces aspects va ainsi nourrir respectivement la musique de Schumann et de Brahms, tous deux inspirés par leur prédécesseur. Le mystère de Schubert réside alors dans cette dualité. C’est ce qui touche le plus.

Il est aussi fascinant de voir la richesse d’expression que Schubert parvient à transmettre, que ce soit à travers quelques minutes d’un moment musical ou l’immensité d’une sonate…

Prenons ainsi la comparaison fascinante entre les 3e et 6e Moments musicaux, chacun écrit sur deux pages. Or, l’un dure une minute et demie, l’autre dure huit minutes. Du point de vue structurel, c’est impressionnant de voir comment un seul compositeur arrive à exprimer des choses aussi opposées et des idées aussi intenses avec autant d’économie. Pour l’interprète, le défi réside ainsi dans cette forme de concentration au sein d’un instant éphémère. Chaque intention compte afin que chaque pièce ait un sens et un impact émotionnel.

Y avait-il un élément déclencheur derrière la conception du programme ?

L’idée du programme est notamment reliée au choix du piano. Pour la première fois, j’ai choisi un Bösendorfer, à la place d’un Steinway habituel. La rencontre avec ce piano, qui m’a d’ailleurs fait penser aux Bösendorfer de la première moitié du XXe siècle, m’a ainsi beaucoup marqué. Cet instrument m’offrait des sonorités et une mécanique très différentes des pianos modernes et correspondait à ce que j’ai voulu exprimer dans ces œuvres de Schubert. Cela a véritablement nourri notre recherche d’un univers sonore unique, menée en collaboration avec Hugues Deschaux et Cyril Mordant. En termes de matière, les Moments musicaux et la Sonate D. 959 nous confrontent aussi aux tonalités très disparates et si emblématiques de Schubert. Il y a cette notion du déchirement de la tonalité, une violence qui se manifeste dans les modulations.

Votre programme nous mène au crépuscule de la vie de Schubert, souffrant de maladie. Comment construisez-vous le récit musical de cette dernière période ?

Connaître les événements de sa vie est essentiel pour l’interprète. Le ton de ses trois dernières sonates nous dit que la mort n’est pas loin. Schubert savait qu’il allait mourir lorsqu’il a écrit ces sonates à seulement 31 ans, et cela apporte une profondeur particulière pour l’interprète, face à l’inconnu. Il est difficile de nous imaginer à sa place quand nous pensons à la maturité de ses dernières œuvres, le sourire sur la vie qui rayonne dans sa dernière sonate pour piano ou dans son quintette pour deux violoncelles. C’est justement ce décalage, cette capacité surhumaine, qui fait le génie du compositeur.

Comment votre propre voyage avec Schubert a-t-il commencé ?

J’avais 11 ans quand j’ai joué mon premier morceau de Schubert lors d’une audition. C’était le 4e Impromptu. Depuis, sa musique ne m’a jamais quitté. J’ai ainsi étudié la « petite » Sonate en la majeur quelques années après, puis d’autres impromptus et d’autres sonates. En parallèle, j’ai également découvert la Fantaisie pour quatre mains, le Voyage d’hiver, le Quintette pour deux violoncelles… Je garde un souvenir fort du 2e Moment musical qui m’a beaucoup marqué à travers le film Au revoir les enfants. Sa musique nous touche de façon universelle. Et si je l’enregistre aujourd’hui, je me rends compte combien ses œuvres sont entourées de mystère, combien elles sont profondes. L’enregistrement est le témoignage du moment, une balise dans le temps qui n’a rien de figé.

Quels interprètes ont été déterminants pour vous ?

Étant toulousain, j’ai ainsi eu la chance d’entendre Elisabeth Leonskaja en récital aux Jacobins. C’est une pianiste qui m’a beaucoup marqué, tout comme Radu Lupu, que j’ai d’ailleurs eu la chance d’écouter en concert aussi. Évidemment, les interprétations de Richter sont incroyables. C’est un génie qui en rencontre un autre ! Richter a cherché à pousser le plus loin possible la valeur d’une note sans qu’il y ait un soupçon d’intention superflue. Chaque interprète possède sa propre façon de toucher l’auditeur. Avec Schubert, on peut atteindre l’émotion par une infinité de moyens. Il y a une liberté que sa musique offre à l’interprète, le sentiment que le temps peut être étalé, contracté, même distendu, comme l’avait fait Richter. C’est une recherche infinie et la source d’une grande joie pour moi.

Envisagez-vous une intégrale dans l’avenir ?

Sans doute, l’exploration va continuer, même si ce n’est pas dans le cadre d’une intégrale. J’aime Schubert dans toutes ses périodes, de ses œuvres de jeunesse jusqu’aux dernières. Nous voyons déjà très tôt la marque de son génie incontestable, manifeste dans le Roi des aulnes, par exemple. Mais en même temps, nous pouvons aussi discerner une évolution, notamment dans ses sonates pour piano qui nous plongent dans une véritable recherche archéologique. Nous avons l’impression de voir des esquisses et ébauches de sonates qui se bonifient avec le temps, jusqu’à atteindre une forme de perfection incarnée dans les cinq ou six dernières sonates, totalement achevées. Ce travail est passionnant et constant, d’autant plus que Schubert écrivait comme il entendait, sans se soucier parfois de la difficulté physique et instrumentale ! L’interprète devrait donner l’illusion que tout est facile, fluide. C’est une démarche qui demande beaucoup de réflexion. D’inspiration, aussi. On n’a jamais envie de s’arrêter.

Disque Schubert, Adam Laloum
Adam Laloum, Schubert : Sonate en la majeur, D. 959. Six Moments musicaux, D. 780
Harmonia Mundi

Le pianiste français continue son voyage schubertien, tissant ainsi un récit intime et profond qui porte haut l’imagination foisonnante de l’auteur lorsqu’il approche la fin de sa vie. Traçant les reliefs monumentaux de l’avant-dernière sonate, Adam Laloum allie alors lyrisme et puissance à travers un toucher chaleureux pour magnifier la luminosité et l’intériorité de ces pages, mais aussi l’intensité émotionnelle qui parcourt cette œuvre quasi-orchestrale.

Le chant y est omniprésent, avec ampleur dans le premier mouvement et tranquillité dans le dernier. L’interprétation atteint son sommet dans un Andantino bouleversant, entre force et fragilité, paradoxe parfaitement schubertien que l’interprète saisit avec une justesse impressionnante. Les Moments musicaux se déploient avec une même sensibilité et un même sens de l’équilibre, plus retenus en raison de leurs timbres automnaux. Une exploration pleine d’atmosphère et d’expression poétique, signée par un schubertien confirmé.