Trois jours durant, le festival de la capitale des Flandres s’est déployé sur la ville, réunissant plus de 13 000 spectateurs. Des artistes comme Anna Tsybuleva, Vanessa Wagner ou Cédric Tiberghien s’y sont illustrés et le Marathon Mozart a été la surprise de cette édition anniversaire.

© Alex Tiberghein

Crédit photo : Alex Tiberghien

L’heure est matinale mais le public au rendez-vous dans l’auditorium du Conservatoire de Lille. Anna Tsybuleva y interprète les vingt-quatre Préludes de Debussy, monument du répertoire pianistique aux références champêtres, antiques et empreint d’une douce nostalgie. On se réjouit donc d’entendre la pianiste russe, dont on connaît la grande sensibilité et l’attachement à privilégier la musicalité et l’humilité avant tout effet de manche. Dans cette épreuve de force, elle fait montre d’un naturel désarçonnant et d’une délicatesse extrême. Anna Tsybuleva crée des mondes et nous en parle. Dans le premier livret, on plonge dans un univers aquatique pour retrouver la noblesse et l’élégance de la « Cathédrale engloutie », on perçoit le silence et la solitude de l’hiver dans « Des pas sur la neige ». Rien ne semble difficile pour Anna Tsybuleva, tantôt impérieuse et résolue, tantôt petite fille s’amusant sur les touches d’un piano.
Le deuxième livret est tout aussi réussi : « Brouillard » et « feuilles mortes » nostalgiques, « Bruyères » rêveuse, « Puerta del vino » énergique. On attendait un tempo moins allant dans « Canope ». « Feux d’artifices » fait éclater l’admirable dextérité de la pianiste avec des fusées et des glissandos virtuoses. Véritable ambassadeur de l’esthétique féerique de Debussy, son jeu se veut nuancé, profond mais rieur, dans une intimité doucement révélée au public.

Cédric Tiberghien fait briller Mozart

Le deuxième concert symphonique du Marathon Mozart affiche un programme jubilatoire avec trois concertos de jeunesse du compositeur autrichien, interprétés par quatre solistes fameux avec la complicité de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie. L’exécution, pourtant, convainc beaucoup moins.
Il faut dire que le choix de placer le piano au centre de l’orchestre, le pianiste tournant le dos au public, est un pari risqué. Dans le Concerto n°5 KV 175, Pierre-Laurent Aimard, manquant de souplesse, est étouffé par l’orchestre pourtant très attentif au soliste. Même problème avec le Concerto pour trois pianos n°7 KV 242, qui présente un austère front de trois pianistes de dos : le Geister Duo et Cédric Tiberghien. Les émotions sont contenues par la distance instaurée entre le public et les artistes, et l’on passe davantage son temps à essayer de comprendre ce qu’il s’y joue qu’à profiter du concerto. Cédric Tiberghien semble mis de côté — la répartition du thème voulue par Mozart est inégale, il est vrai —, mais on le découvre brillant dans le Concerto n°12 KV 414, œuvre d’expérimentation pour Mozart. Le piano retrouve sa place « habituelle » et donne à entendre, enfin, une large palette d’expressivité. Cédric Tiberghien se montre sensible et profond, redonnant du poids au silence et établissant un dialogue tant musical que physique avec un orchestre toujours au rendez-vous. Le pianiste, aux airs de Rimbaud, nous ouvre un monde juvénile et atténue la frustration ressentie jusqu’alors.

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©Ugo Ponte ONL

Crédit photo : Ugo Ponte – ONL

Vanessa Wagner, aube et crépuscule

Le passage de la pianiste au Lille Piano Festival est discret. Il n’en est pas moins bouleversant. À 22h30 au Nouveau Siècle, Vanessa Wagner joue devant un parterre totalement désert, et pour cause : seule l’arrière-scène de la salle a été ouverte afin de créer une ambiance unique, un dialogue intime entre l’artiste et le public qui se passe de mots. Les contrastes sont saisissants : face au vide pesant de la salle plongée dans le noir, dans une robe blanche comme une dernière lueur, Vanessa Wagner parcourt en alternance les Préludes de Bach et les Études de Glass. Le mélange, jalonné d’arpèges nostalgiques, met en miroir les partitions d’un génie séculaire avec celles d’un compositeur singulier, que la pianiste interprète avec une grande humilité, stoïque mais délicate, rejetant les coups d’éclat inutiles selon la justesse de jeu qu’on lui connaît. Le temps est suspendu devant cette vision presque rêvée de l’artiste solitaire comme surpris dans sa retraite. Les applaudissements chaleureux mettent fin à ce dernier concert de la journée, prélude à la nuit où brille l’espoir.

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Masaya Kamei à la Gare Saint Sauveur

Dans le bâtiment en briques rouges, l’ensemble de jazz Verb vient tout juste de régaler un public qui se déhanche encore la bière à la main, dans un esprit de biergarten berlinois. Mais dans la salle attenante où trône un unique piano dans une lumière bleutée, autre ambiance : Masaya Kamei, Premier Prix du Concours Long-Thibaud 2023, entame les Variations sur « Là ci darem la mano » de Chopin. Maniéré et inutilement hargneux sur une partition qui se veut légère, le jeune pianiste déploie un jeu crispé et bruyant. Le visage à deux centimètres du piano, le Japonais de vingt ans s’écoute trop et passe à côté d’une esthétique qu’il paraît ne pas assez bien connaître. Trop jeune ? Dans Gaspard de la nuit de Ravel, il se montre plus juste et humble sur une musique sombre et torturée, qui semble davantage être son credo. On cherche néanmoins les nuances dans Islamey de Balakirev : l’effet virtuose est là — Masaye joue, il faut le rappeler, très bien — mais l’ensemble manque de profondeur et d’incarnation. Pour autant, mention spéciale à sa concentration sans faille malgré un bébé particulièrement investi et une mouche mélomane.