Dans son dernier disque, il magnifie Brahms sur Bechstein de 1899. Une merveille rencontrée à Londres en 1995. Voici ses trois pianos : son piano d’enfance, son piano de travail et son piano idéal…

Mon piano d’enfance

Le premier piano qui m’ait marqué appartenait à ma future professeure, Michèle Perrier. J’avais deux ans et demi. C’était un Pleyel de 1926 magnifique, en palissandre et ébène de macassar, des bois exotiques. Il avait appartenu à Édouard Risler qui l’avait fait fabriquer dans une marqueterie particulière pour son cabinet de travail. À 5 ans, je commençais sur cet instrument. Avec le recul, je me rappelle très bien de ses qualités propres. Clarté, luminosité des aigus, rondeur des basses… Il chantait magnifiquement. Je l’ai joué longtemps, jusqu’au moment où, évidemment, les concertos de Prokoviev et autre Bartok m’en ont montré les limites. D’autant plus qu’il avait encore ses cordes d’origine. Les marteaux avaient peut-être été refaits, mais malgré tout, il ne pouvait encaisser douze heures de travail quotidien pendant plusieurs années !

Mon piano de travail

Quand je suis chez moi, je travaille sur des Yamaha. Ces pianos résistent extraordinairement à d’importantes charges de travail. J’en ai deux. Un qui date de 2000 et un plus récent. Ce sont des modèles C2, pas très grands. Mais je les ai choisis spécifiquement, après en avoir essayé un grand nombre, parce qu’ils me convenaient en termes de clavier, de sonorité, de couleur. Après, c’est un travail de réglages à faire en permanence avec les techniciens. L’idée est d’avoir un instrument relativement neutre, avec un clavier plutôt lourd (mais rien à voir avec les Bösendorfer des années 1980) pour ne pas être surpris en salle de concert.

Mon piano idéal

À Londres, j’ai pu collaborer étroitement avec le service concert de Yamaha. Cela a abouti à des instruments qui correspondent absolument à ce que je recherche et qui me permettent d’explorer continuellement de nouvelles techniques et couleurs. Le piano sur lequel nous travaillons très régulièrement est un des trois plus beaux que j’ai jamais rencontrés… Quant au Bechstein de 1899 qu’on entend sur mon dernier disque Brahms, j’en suis tombé complètement amoureux en 2015. Pour les BBC Proms, je devais jouer un concerto de Saint-Saëns, accompagné des Siècles de François-Xavier Roth. Avec cet orchestre, la règle est d’utiliser des instruments d’époque. Or, j’avais entendu parler d’un Bechstein restauré par un technicien que je connais bien. Il avait été présenté au Wigmore Hall par Pierre-Laurent Aimard qui avait donné un fantastique récital. J’avais donc choisi cet instrument… Tout le monde a été ébloui !

Dans le Royal Albert Hall de 8 000 places, il projetait jusqu’au fond de la salle sans le moindre effort. Aigus puissants, médium au chant naturel, basses en or. Dès qu’on en touche le clavier, on est frappé de sa douceur, de sa profondeur. Une plénitude exceptionnelle. Il résonne d’une manière qu’on n’entend plus sur les pianos modernes. Instantanément, j’ai su qu’il se prêterait merveilleusement à la musique de chambre, particulièrement pour le répertoire romantique. Et puis, c’est une œuvre d’art. Esthétique un peu ancienne, pupitre magnifique : sublime à regarder !

Crédit photo : Frances Marshall