Il n’y a pas qu’un seul festival à Bayreuth ! La très wagnérienne ville bavaroise a accueilli cet automne un événement qui met à l’honneur des pianistes non-professionnels de haut niveau. Nous y étions…

Crédit photo : Andreas Harbach

Cela devait bien évidemment commencer là ! Un jeudi soir chez Richard Wagner, villa Wahnfried, une petite bâtisse carrée de deux étages qui fait de l’ombre à toute la ville. Ici à Bayreuth, l’omniprésence de l’ogre de la musique se fait encore sentir  : on y préserve son esprit, on le fige, on en célèbre une représentation acceptable par tous. Son salon est bordé d’une bibliothèque écrasante qui s’ouvre avec les mythes celtiques et germaniques, se poursuit avec l’histoire de notre monde, les tragédies, Homère, la philosophie grecque puis latine, les moralistes français, la pensée allemande et les partitions des géants qui précèdent le compositeur. De la sagesse existentielle rapportée par Diogène Laërce à l’idéal kantien, la bibliothèque s’enroule sur trois murs jusqu’au portrait de Schopenhauer : son extension et son apothéose ! Robert Finley, ingénieur, et Aloïs Scrizzi, médecin généraliste, auront l’honneur de lancer l’édition 2023 du festival Les Amateurs virtuoses dans ce salon, sur le Steinway du maître.

Ce festival itinérant pose donc ses valises pour la troisième fois à Bayreuth après 2017 et 2019, avec toujours le même objectif : briser la frontière entre professionnels et amateurs, donner la chance à ces météorologues, développeurs Web et chefs d’entreprise de jouer sur scène devant un public. Chaque édition a lieu sous le parrainage d’un professionnel. Cette année, c’est le Russe Dmitry Shishkin qui animera les masterclasses et prendra part au concert de clôture. Avec quinze pianistes (et un violoniste), sept concerts, les hauts lieux de Bayreuth, du salon de Wagner à l’Opéra des Margraves, et une édition sous-titrée « Les lions du clavier », l’ambition est claire : nous sommes là pour écouter de la grande musique ! Les programmes sont tout à fait intimidants et n’ont rien d’amateurs : Kreisleriana et Fantaisie de Schumann, « Wanderer-Fantaisie » de Schubert, Études de Liszt…

Après un lancement chez Wagner, la suite aura lieu chez Steingraeber, sur les superbes pianos de la maison. Les beaux moments pianistiques ne manqueront pas ! Citons les Nocturnes de Chopin par Matthias Fischer : probité, élégance naturelle, densité du son. Deux pièces sans rubato faussement envoûtant, jouées par un interprète qui ne cherche pas à nous séduire mais qui a toute confiance dans le pouvoir de cette musique pour le faire. C’est presque un luxe de les entendre si simples et si honnêtes ! Citons également les belles Danses bulgares de Caroline Kirchhoff extraites de Mikrokosmos de Bartók et le Prokofiev de Geoffroy Vauthier qui s’impose par ses textures dansantes et son engagement de premier degré. Bayreuth oblige, Thomas Prat, Robert Finley et Aloïs Scrizzi auront le mérite d’interpréter les ininterprétables transcriptions de Liszt, respectivement l’ouverture de Tannhäuser, celle des Maîtres Chanteurs et le Liebestod.

Lors des masterclasses (sur un Steingraeber utilisé par Liszt en son temps), on admirera les éloquents exemples de Dmitry Shishkin au piano. Dans la 19e Rhapsodie hongroise (version Horowitz), Shishkin amène Romain Coharde vers plus d’immédiateté et un caractère mimant parfois l’improvisation. Ces cours donnent à voir différents stades du travail pianistique. Si Romain Coharde présente un objet à polir, Emanuela Zaharia-Donici taille encore les contours de sa 1re Sonate de Brahms, son futur projet ! Shishkin l’oriente dans des choix essentiels, notamment celui d’une ouverture orchestrale, puissante, sans concessions. On suit probablement ici quelques-uns des enseignements d’Elisso Virsaladze, professeure de Shishkin et l’une des plus grandes lectrices de cette œuvre.

Suspension féérique

Les débats s’élèvent naturellement entre Shishkin et Mikhail Dubov pour une délicieuse heure passée en compagnie de Medtner. Deux petites merveilles, pleines de charme et de nostalgie : la Canzona Serenata de l’opus 38 et le Fairy Tale op. 51/2. Dans la section centrale de l’opus 38, Shishkin amène tout son art des contrechants, des suspensions et de la décontraction. Tout un passage pris au pas, avec ce ton enfantin et féérique, accompagné d’un refus de surcharger ces longues phrases musicales. Alors que Dubov théâtralise (si bien !) le retour du thème, Shishkin l’amène sur une autre route : « La beauté principale est ici la simplicité, n’y mets pas d’émotions. Comme si une autre personne la jouait, comme si cette musique venait de loin. » Cinq petites minutes de battement, les regards se portent sur Julien Kurtz, directeur artistique du festival, qui donne son accord pour une petite pièce supplémentaire. Mikhail Dubov nous jouera donc superbement Octobre de Tchaïkovski. Au concert de l’après-midi, nouvelle variation autour du thème de la nostalgie et du charme avec les époux Levin, faisant chanter leur deux pianos sur Jolly night et Dancing fingers de Tsfasman.

Le concert de clôture aura lieu dans un Opéra des Margraves plein à craquer. Pour commencer, un hommage à Liszt par Shishkin avec une Campanella et une 2e Rhapsodie hongroise aux niveaux de réalisation hallucinants. Sa 6e Soirée de Vienne sera d’abord marquée d’un ton hautain et sévère puis se tournera vers plus de naturel, une légèreté de caractère et de texture dans le final. Le Russe sera accompagné tour à tour par Julien Kurtz, Mikhail Dubov et Xavier Aymonod dans la Suite pour deux pianos op. 5 de Rachmaninov. Il est des lieux où « La nuit… l’amour » sonne d’une drôle de façon. Quand ce romantisme débordant, édifiant, foisonnant, côtoie le baroque flamboyant de la scène, des balcons, des murs et des plafonds… on glisse dans un abandon de la mesure au profit d’une passion commune pour la vie ! Le festival se terminera sur Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, de nouveau à deux pianos, une pièce propice à un beau moment de partage entre les interprètes, le récitant Robert Eller et un public conquis.

Pour plus d’informations 

Du 19 au 20 octobre 2023
Les Amateurs Virtuoses à Bayreuth

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