« La répétition est une forme de changement ». Cette phrase de Brian Eno illustre le défi lancé le pianiste Bruce Brubaker dans son dernier album, « Eno Piano », recréation pour piano de « Music for Airports » du compositeur britannique.

Comment recréer au piano les sonorités si spécifiques de « Music for Airports » de Brian Eno ?

Le challenge vient de la nature de l’instrument, qui produit des sons qui décroissent rapidement. Chaque note est un diminuendo. Mais je me suis dit qu’il devait bien y avoir un moyen de créer différemment des sons. Un de mes anciens élèves utilisait un EBow à l’intérieur de l’instrument, un dispositif électromagnétique initialement utilisé pour produire des longues notes en faisant vibrer la corde d’une guitare. Et puis j’ai rencontré Florent Colautti, qui travaillait sur une sorte d’archet utilisé à l’intérieur d’un piano pour faire résonner une seule note. Dans l’album, tous les sons proviennent de l’instrument, même si on ne le perçoit pas toujours grâce à ce dispositif !

Quel était le but, recréer la pièce ? L’interpréter ? Créer une nouvelle œuvre ?

Je trouve la question de la copie et la réutilisation de tout type d’art fascinante. En musique, les exemples de ce genre se multiplient : un groupe allemand, Zeitkratzer, a joué l’intégralité de l’album Metal Machine Music de Lou Reed, un album studio électronique hardcore très intense. Il existe aussi des reproductions littérales de Kind of Blue de Miles Davis ou des improvisations de Keith Jarrett. Pour cet album, mon premier travail a été de créer une partition, faire quelque chose qui ressemble à une notation conventionnelle. Lorsque vous essayez de reproduire un album studio ou une musique live, vous échouez inévitablement. Mais en poursuivant cet échec, on crée quelque chose d’autre.

Êtes-vous satisfait de votre « échec » ?

Mon idée initiale était de comprendre les éléments des différentes pièces pour permettre une relation nouvelle des différentes voix à partir du piano. Mais plus j’y travaillais, moins j’étais satisfait du résultat. Finalement, nous rendons une copie très soignée, assez fidèle. Pour ce qui est de l’interprétation, chaque tentative soulève toujours une question très intrigante : jusqu’où s’étend notre liberté et à quel moment avez-vous créé quelque chose de nouveau ? Une interprétation ne peut être qu’une lecture partielle, fautive, mais cette erreur dans la reproduction fait partie d’un processus créatif.

Que signifie cette musique ? Peut-on en faire une œuvre musicale contemporaine essentielle ?

Il y a tant de niveaux d’engagement possibles dans cette musique, de façons de l’entendre. On peut y prêter attention comme l’ignorer totalement. La principale vertu de l’œuvre est peut-être son inaction, son absence de narratif. C’est une exploration du son en tant qu’objet. Cela annonce la musique qui viendra ensuite, avec certes parfois des mélodies tonales, mais toujours entourées de ces nuages d’informations, de textures. Finalement, je pense que la période où le compositeur était tout puissant peut être vue comme une période assez courte dans l’histoire de l’humanité. Avant 1600, il y avait beaucoup de musiciens mais pas de compositeurs. Ils ont eu l’autorité sur leurs œuvres, les idées qu’elles véhiculent, leurs messages, laissant peu de place à l’auditeur dans le processus créatif. Peut-être que cette autorité commence à décliner ? Dans Music for Airports, le public achève le processus de création d’une œuvre d’art. Chaque auditeur en fait une pièce différente, en raison de sa préparation pour entrer dans l’œuvre, de ses goûts musicaux, de ses perceptions.

 

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Sortie le 10 novembre

Eno Piano
Bruce Brubaker
InFine