Drôle d’idée d’avoir Schumann et Poulenc dans un même album ? Comme s’il fallait se justifier d’associer deux beaux compositeurs ! Nour Ayadi poursuit la grande aventure de son début de carrière, Schumann, et en attaque une nouvelle avec Poulenc. La pianiste lie deux grands cycles au ton tour à tour informel, poignant et fêtard que sont le Carnaval de Vienne et Les Soirées de Nazelles. Le tout rehaussé de quelques Novelettes !

Crédit photo :  Anne-Sophie Bielawski

 

Quels sont les points communs entre Schumann et Poulenc ?

Beaucoup d’aspects semblent opposer les deux compositeurs, mais la filiation est beaucoup plus forte qu’on ne le pense ! Poulenc a été très inspiré par la musique de Schumann qu’il écoute depuis l’enfance. Ce sont deux compositeurs qui s’identifient facilement grâce à leurs univers harmoniques très personnels. Ce sont aussi deux artistes qui maîtrisent l’art de la miniature, et celle d’unifier ces miniatures dans de plus grands cycles. C’est le cas des Soirées de Nazelles, qui devait d’ailleurs s’appeler « Carnaval » en hommage au Carnaval de Vienne de Schumann ! Poulenc a composé ce cycle entouré d’amis lors de soirées, et on retrouve dans ces deux œuvres l’idée de fête, de soirée, d’improvisation. Tout est évidemment parfaitement écrit et détaillé, mais on a ce geste instinctif.

Dans le Schumann se trouve cet Intermezzo splendide, dont on ne sait pas tout à fait si c’est un geste héroïque ou un cri de douleur ?

On part de la tonalité de si bémol et on trouve un mi bémol mineur au milieu de cela. C’est une pièce très questionnante, avec des harmonies qui évoquent un mystère et l’esthétique d’un nocturne. Elle faisait d’ailleurs partie à la base du cycle des Nachtstücke, et a ensuite été incorporée au Carnaval de Vienne. Cet Intermezzo est basé sur la dissonance, c’est ce qui fait sa beauté. Le Final est une fête mais l’on perçoit ici une douleur intérieure, un cri qui ne sort pas tout à fait.

Avec Poulenc aviez-vous l’intention de mettre en avant un compositeur trop peu joué et un cycle méconnu ?

Bien sûr ! Poulenc est un compositeur qui rend heureux ! Son nom est souvent associé à de la musique légère, et on connaît plus son œuvre de musique de chambre que celle de piano. Cela avait du sens de mettre en avant un cycle abouti pour piano qui est malheureusement trop peu joué. Quand on entre en profondeur dans le langage d’un grand compositeur, rien n’est léger ou anecdotique. Les Soirées de Nazelles est une œuvre géniale à l’écriture extrêmement riche et subtile. Il y a beaucoup d’influences de Prokofiev et de Stravinsky, énormément de détails, d’accents, de traits, de jeux de pédales. L’étudier est un travail de recherche labyrinthique, l’interprète doit faire son chemin. Avec ses huit variations centrales, des descriptions de personnages aux titres très évocateurs, il est possible de jouer sur différents tons. Ils peuvent se comporter d’une façon ou d’une autre ! Il faut se donner plusieurs options possibles et en choisir une au moment du concert.

Comment s’est formée votre relation avec Schumann ?

Cela s’est fait naturellement par le concert et la lecture de partitions. J’ai emprunté l’intégrale des œuvres pour piano de Schumann, j’ai toujours aimé lire de la musique et je pouvais passer des heures à lire celle-là. Il me semble qu’il est possible de faire la distinction entre deux catégories de compositeurs, ceux qui pensent par la mélodie et ceux qui pensent par l’harmonie. Schumann fait partie de ceux qui créent un univers harmonique fort, cela m’émeut énormément ! Nous sommes dans une époque romantique germanique qui découle de la période classique avec toujours une certaine forme stricte, mais la manière qu’a Schumann de traiter la dissonance me touche. Je l’ai abordé très tôt, et une relation forte s’est créée au fil du temps.

Quelles sont vos influences interprétatives dans Schumann ?

Cela dépend tellement des pièces… Mais si je devais en citer deux, je dirais Géza Anda et Alfred Cortot. Ce sont ceux qui m’ont le plus marquée ! Mikhaïl Pletnev aussi, qui ouvre certains horizons d’écoute assez merveilleux.

Comment s’est fait le choix des « Novelettes » de l’album ?

J’ai choisi la 4e et la 6e, des Novelettes moins jouées que la 8e notamment. Ces deux-là se caractérisent par leurs aspects de danse. C’est un choix du cœur et là aussi une volonté de faire connaître du répertoire. Et puis elles s’associent bien aux Trois Novelettes de Poulenc également présentes dans l’enregistrement.

Nazelles, Vienne… avez-vous une relation particulière avec ces villes ?

J’ai découvert Vienne à 14 ans. Ce fut un coup de foudre ! Je suis amoureuse de cette ville, et il est tout naturel pour moi d’y faire de la musique. Depuis trois ans, je passe tous mes étés là-bas. Il y a quelque chose dans l’atmosphère… il est difficile de mettre des mots dessus. C’est peut-être le fait de revenir sur les pas de tant de compositeurs qui ont vécu et écrit ici.

Une sorte de conservatisme qui permet de perpétuer ou de renouer avec un esprit ?

Oui. On voit encore les traces de l’Empire Austro-Hongrois, mais en même temps beaucoup d’ouverture sur le monde actuel. C’est un entre-deux où on a l’impression que la ville n’a pas quitté son histoire et n’est pas entrée dans une modernité complètement folle – ou, simplement, n’est pas pleinement entrée dans la modernité. C’est un juste milieu. Vienne a encore une identité forte, n’a pas perdu de son charme et n’est pas tombée dans le piège du tourisme de masse.

Quels sont vos grands projets à venir ?

J’aimerais tant élaborer un projet autour de Rameau, un compositeur que je commence à aborder. Je me sens aussi très proche de la musique de Debussy… donc cela tourne autour de la musique française ! Tout récemment je me suis également mise à explorer l’univers de Rachmaninov. Le premier cycle d’Études-Tableaux et ses variations. Les Variations sur un thème de Chopin, une œuvre si rare, si difficile et si géniale ! Chez Rachmaninov on revient souvent sur les mêmes pièces, mais il y a des bijoux parmi les pièces plus méconnues.

Continuez-vous à travailler avec des professeurs ?

J’ai été guidée comme je le souhaitais. Je suis maintenant dans une phase où je commence à prendre de l’indépendance. Il est si important de savoir travailler seul. Étant artiste en résidence à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth je continue de temps en temps à avoir une oreille extérieure. Je n’estimerai jamais une interaction avec un professeur comme une perte de temps. Dans ce sens, ma rencontre d’il y a deux ans avec Frank Braley a été pleine de sens. Sa manière d’aborder la musique m’a ouvert un nouveau monde !

Les grands pédagogues ont parfois un tel degré de cohabitation avec la musique, c’est sidérant !

C’est ça ! C’est un rapport aux œuvres qui est au-delà du concret. Avec Frank Braley, on ne travaille pas du détail pour faire du détail, on n’est plus tellement dans des questions d’exécution mais plutôt d’incarnation de la musique. Cela rend la chose tellement plus facile de ne plus se questionner sur les moyens de réaliser une idée mais d’intégrer naturellement la musique à son être. On sort d’un cours avec lui jamais enfermé dans des doutes. Tout est simplifié et des horizons sont ouverts.

 

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